L'éditeur roi des licences vient de perdre celle, probablement juteuse, de James Bond. Perdre ? En fait, Electronic Arts n'en voulait plus. Crise nouvelle génération oblige, la société a opté pour un changement de stratégie inattendu, multipliant désormais les titres originaux tels que Spore, du créateur des Sims, ou le jeu de rôle mystérieux Project Gray Company. On n'y croyait plus.

Activision vient de récupérer les droits de la série James Bond des mains d'Electronic Arts, qui était normalement censé les garder jusqu'en 2009. A priori, business as usual dans l'industrie du jeu vidéo, qui gobe les licences comme s'il s'agissait de pilules aphrodisiaques. Le dernier 007 issu des studios EA, Bons Baisers de Russie, atteint à peine les 70% chez Metacritic ; MGM n'était peut-être pas très content de la qualité des jeux, rupture de contrat, affaire classée. Sauf que la réalité est un peu plus étonnante. Si Electronic Arts a perdu la licence James Bond, c'est parce que l'éditeur n'en voulait plus. "Nous avons eu une bonne relation [avec MGM] et celle-ci a donné beaucoup de bons jeux, a déclaré un porte-parole. Bien que les jeux adaptés de films feront toujours partie de notre portfolio, EA s'éloigne des licences et dédie ses ressources à la création de franchises inédites, créées dans nos propres studios."

Electronic Arts s'éloigne des licences, veut créer des titres originaux... tout cela venant du même éditeur qui nous a assommé de Seigneur des Anneaux / FIFA / Need for Speed des années durant, et qui frise l'overdose avec deux douzaines d'add-ons pour deux versions différentes des Sims. Incroyable ? Pas vraiment. En pleine transition vers la nouvelle génération, EA s'est pris le vent du changement en pleine figure, obligé de baisser les tarifs de ses jeux PS2, Xbox, Gamecube et PC (y compris chez les nouveautés) de plus de 20% sur le marché américain. Les finances, elles, déçoivent les investisseurs et les analystes depuis des mois ; les résultats du quatrième trimestre fiscal, révélés mercredi, affichent encore une fois des revenus en baisse par rapport à l'année dernière (16%) et 16 millions de dollars de pertes. Face à la crise, une nouvelle stratégie "radicale" était nécessaire selon le magazine Business Week : créer plus de titres innovants et de concepts originaux, réduire la dépendance de l'éditeur aux jeux de sports et aux licences de films. D'abord parce que les licences en questions deviennent de plus en plus chères. Ensuite parce que la création de franchises à succès peut rapporter très, très gros. "Les hits développés sur des concepts propriétaires augmentent la valeur des actions, parce que l'éditeur en retire 100% du profit, explique Scott Miller, PDG du studio 3DRealms (Duke Nukem). Ces franchises peuvent valoir des centaines de millions de dollars. La franchise Grand Theft Auto seule pèse probablement 800 millions de dollars ou plus. En 2002, la franchise Max Payne s'est vendue pour presque 50 millions de dollars. En clair : être propriétaire d'une franchise a une TRES grande valeur."

Résultat ? Depuis quelques jours, Electronic Arts multiplie les annonces de projets inédits. Mardi dernier, c'était Army of Two, un jeu d'action coopératif développé dans les tous nouveaux studios d'EA Montréal, dévoués entièrement à la création de nouvelles franchises. Fin avril, c'était Project Gray Company (nom de code), un RPG de "nouvelle génération" avançant sur les traces fraîches laissées par Oblivion, édité par une société qui semblait avoir laissé tomber ce genre depuis longtemps. Sans même parler de ce que l'on connaissait déjà, de Crysis, le prochain FPS des créateurs de Far Cry, à Spore, la simulation définitive de l'intello Will Wright (les Sims), Histoire de l'Evolution à la fois de l'homme et du jeu vidéo. Pour une fois, cette année, le stand le plus excitant du centre d'expositions de Los Angeles pourrait être celui que l'on n'attendait pas.