Impressionnante réussite technique, le titre-phare du lancement européen PS3 en fait voir de toutes les couleurs, à tous les sens du terme. A la fois joyeusement chaotique et d'une intransigeance poussant à l'absurde, Motorstorm grise et agace, excite et exaspère.
Ce n'est pas un hasard si beaucoup de regards se sont tournés vers Motorstorm en ce lancement européen de la Playstation 3. Après Resistance ou Genji, le titre est en effet la dernière vraie exclusivité en date de Sony, l'un des ces jeux qui, dans une industrie plus multiplateforme que jamais, aident à définir l'identité propre d'une machine. Cela fait très longtemps, d'ailleurs, que le constructeur mise une bonne partie de ses billes sur le dernier projet des studios Evolution (la série WRC). Dès l'E3 2005, une vidéo conceptuelle présentait déjà le titre comme l'un des futurs fers-de-lance du line-up Playstation 3. Et cela fait maintenant quatre mois, depuis la sortie américaine de la console, en fait, que le Playstation Store pousse le concept auprès des joueurs via une démo téléchargeable. Concept par ailleurs très simple : du rallye dans des circuits gigantesques, véritables tronçons de désert américain livrés tels quels, un moteur physique plutôt pointu et des véhicules, des petits et des gros, tous à peu près différents.

Après une première vague de titres ayant fait une utilisation plutôt conservatrice de la puissance supposée de la Playstation 3 (comprendre : corrects sans être véritablement révolutionnaires), Motorstorm a d'abord le mérite indiscutable du proposer du grand spectacle technique de très haut niveau : graphismes photo-réalistes et en haute définition, multitude d'effets visuels, et surtout modélisation hallucinante des véhicules, assemblages minutieux que le jeu déforme et mutile sadiquement au moindre choc. Bref, le titre en met plein la vue ce qui, il faut bien l'avouer, constitue une assez bonne raison de s'y intéresser.

Sous le capot, Motorstorm annonce très tôt la couleur en privant le joueur de compteur de vitesse, pourtant l'un des éléments indispensables du genre. Le message est clair : la course aux kilomètres / heure n'intéresse pas Evolution Studios. Ce qui fait ici les vainqueurs, c'est le choix de la bonne piste en fonction du véhicule sélectionné (camion, buggy, moto, 4x4, etc.), la connaissance quasi-parfaite du circuit (vrais et faux raccourcis, influence des différents types de terrain rencontrés...), l'utilisation judicieuse du turbo... Et, accessoirement, une conduite agressive, exemplifiée par une intelligence artificielle plus belliqueuse et vicieuse que réellement intelligente, visiblement plus intéressée par envoyer le concurrent le plus proche dans le décor que de tenter de remporter la course.

Il y a là un vrai challenge, c'est entendu. Mais très vite, Evolution Studios révèle une fâcheuse manie à cultiver, voire à attiser, la frustration. On pourrait ainsi mentionner l'inertie redoutable du jeu. Sensation de vitesse très modeste, insistance à montrer les accidents au ralenti, redémarrages arrêtés poussifs... autant d'éléments qui énervent prodigieusement lorsque les concurrents caracolent loin devant. On pourrait également parler de l'intransigeance incroyable de la simulation. Le moindre caillou, la moindre branche d'arbre, la moindre bosse un peu mal prise peuvent provoquer l'explosion ou bien arrêter net. Ou, pire, vous lancer dans une série de tonneaux interminablement lents, pendant que tous les concurrents vous doublent en ricanant. La nature légèrement aléatoire de la course, particulièrement avec les véhicules légers, n'arrange rien. Une rampe qui semblait ne poser aucun problème il y a une minute peut soudain faire exploser votre frêle motocyclette sans raison apparente.

On n'est cependant pas trop étonnés de constater que Motorstorm se révèle aussi pointu. Avant d'être propulsés sur le devant de la scène Playstation 3, Evolution Studios a enfilé les uns après les autres les épisodes de la série arcade / simulation World Rally Championship (WRC) sur PS2. Et bien avant cela, au début des années 90, Martin Kenwright et sa bande, alors connus sous le nom de Digital Image Design (DID), se sont fait connaître sur Amiga comme des maîtres de la 3D temps réel et de la simulation de vol avec des titres tels que F-29 Retaliator ou TFX. Il y a donc dans Motorstorm une sorte de schizophrénie agaçante. D'un côté, l'inédit d'un jeu de course réellement tout-terrain, le vertige d'une liberté retrouvée, loin des sentiers tout tracés et des limites arbitraires auquel le genre rallye restreint habituellement le joueur. De l'autre, une pure simulation conçue par des développeurs visiblement épris de réalisme et régie par des lois tyranniques, voire sadiques. C'est là tout le paradoxe d'un titre qui a voulu tenter le mariage impossible entre chaos et rigueur absolue : tour à tour irrésistible et insupportable, à la fois grisant et exaspérant.