Après sept ans passés au sein de la machine Microsoft, le studio réussit l'impensable : regagner son indépendance malgré le succès envahissant de Halo. Ou comment le constructeur a choisi, sagement, de ne pas étouffer la poule aux œufs d'or.
Insensé, avaient dit certains magazines. Lundi dernier, Gamespot était même allé jusqu'à qualifier l'auteur du scoop de "pigeon" et la rumeur elle-même de "ridicule" dans la version originale d'un article silencieusement modifié par la suite. "Bungie appartient à 100% à Microsoft depuis 2000, soutenait le magazine. Bien que les employés d'une telle entité soient libres de partir et de créer leur propre startup, le studio en question fait partie de la société-mère et il n'est pas question pour lui de se détacher, même si la direction décide de le réduire à néant."

L'impossible a pourtant fini par se produire. Après sept ans passés au sein de la machine Microsoft, Bungie a ainsi annoncé hier avoir retrouvé le statut de studio indépendant, évènement rarissime en soi (on assiste généralement à l'inverse) et rendu encore plus extraordinaire par l'importance du studio. La série Halo, création de Bungie, est en effet largement considérée comme le titre qui a défini et continue à définir la plateforme Xbox. Selon le constructeur, le dernier épisode aurait généré plus de 300 millions de dollars de ventes durant sa première de disponibilité.

A première vue, on voit donc mal pourquoi Microsoft accepterait de couper les ponts avec son atout numéro un. Une multitude d'indices, soigneusement semés dans les communiqués et les interviews, ne laisse pourtant aucun doute : l'utilisation et l'accent italique mis sur le mot unleash (littéralement lâcher ou détacher ; du mot leash, la laisse, tenir en laisse), les références au besoin animal (requin, cheval…) de liberté, et la confirmation que le nouveau statut du développeur va "revigorer et stimuler beaucoup des doyens de l'équipe." En coulisses, les langues se délient. "Apparemment, Microsoft veut que Bungie fasse du Halo pendant le restant de leurs jours, et Bungie ne supporte pas la manière dont Microsoft supervise constamment tout ce qu'ils font," expliquait le scoop original du site 8bitjoystick. 1Up, de son côté, dit avoir appris que les "délais draconiens" imposés par le constructeur ont fini par "frustrer le studio."

Chez le magazine Edge, Bungie, en janvier dernier, avait justement fait allusion à ces problèmes de délais pour expliquer en quoi Halo 2 avait finalement été "beaucoup moins [intéressant] qu'il aurait pu et dû l'être." Durant la même interview, le développeur avait également laissé entrevoir le genre de frictions qu'imposait parfois la cohabitation avec Microsoft. "L'idée que Bungie ne produirait aucun titre pour le lancement de la Xbox 360 était inconcevable, racontait Marty O’Donnell, compositeur des partitions musicales du studio. Les pontes ont eu beaucoup de mal à l'accepter, ils étaient là à dire, non non non, il nous faut un jeu Bungie pour le lancement. [Mais] ce que nous faisons, c'est des jeux. Nous ne fabriquons pas de consoles. Nous ne faisons pas la promotion de consoles." Au-delà de l'affaire Bungie, donc, se poserait la question des relations entre Microsoft et ses développeurs, tiers ou propriétaires. Il n'y a pas plus tard qu'une semaine, Bizzare Creations, choisissait de rejoindre l'écurie Activision, malgré le succès rencontré avec la série Project Gotham Racing sur Xbox. Beaucoup considèrent par ailleurs Rare, créateur de classiques tels que Golden Eye ou Perfect Dark à l'époque de la Nintendo 64, comme dormant (pour être poli) depuis son rachat par la Windows World Company. Les frères Stamper ont quitté le studio en janvier après 25 années passés à sa tête, dont cinq ans chez Microsoft.

Le divorce d'avec le créateur de Halo n'est cependant pas encore complètement consommé. Microsoft, ainsi, garde malgré tout une part "mineure" dans le studio. Par ailleurs, aucun changement de stratégie n'est prévu à court terme : Bungie dit déjà être au travail sur du contenu téléchargeable pour Halo 3 ainsi que sur la collaboration épisodique avec Peter Jackson, et la Xbox 360 reste pour le moment la machine de prédilection du développeur, résultat de négociations finement menées entre les deux sociétés selon Michael Pachter. "On peut féliciter Microsoft d'avoir réalisé qu'ils allaient perdre un groupe de gens extrêmement talentueux, estime l'analyste chez Reuters. Ils ont transformé ce qui aurait pu être une perte gigantesque en un partage des ressources raisonnable et équitable." Et à Bungie, donc, les possibles qu'autorise une certaine indépendance retrouvée : créations de nouveaux titres dont le studio possèdera la propriété (Microsoft garde les droits de la franchise Halo), liberté d'expérimenter avec les genres et, à terme, avec les plateformes, tout en bénéficiant toujours du support du géant logiciel. "Nous continuons à travailler étroitement avec l'équipe plateforme, les gens du Xbox Live et le vaisseau-mère, mais ce léger relâchement de la bride va faire des merveilles, a promis Frank O'Connor, responsable contenu chez Bungie. Nous sommes prêts à galoper."