Deux ans après avoir voulu bouleverser les relations développeur / éditeur, les deux studios rejoignent la plus grosse (certains diront la plus impitoyable) des écuries tiers. L'inquiétude est palpable même chez les employés, mais l'espoir est là : EA aurait changé.
Si la nouvelle a fait autant de bruit outre-Atlantique, c'est en partie par rapport à ce que le duo Bioware / Pandemic représentait. La plupart des développeurs, en effet, se voient offrir deux options : rester indépendant et galérer, ou rejoindre l'écurie d'un grand éditeur et perdre en contrôle et en liberté. En 2005, Bioware et Pandemic avaient, eux, choisi la troisième voie. Financés par Elevation Partners, un groupe d'investisseurs incluant entre autres Bono, le chanteur du groupe U2, les deux studios s'étaient rassemblés en une seule et même entité, un super développeur disposant de ressources et d'un poids lui conférant une plus grande indépendance financière et artistique vis-à-vis des éditeurs. Le New York Times de l'époque estimait que la proposition avait le potentiel de "bouleverser l'industrie" en "changeant la manière dont les créateurs de jeux vidéo sont rémunérés."

On pourra donc librement considérer l'intégration de Bioware / Pandemic au sein du plus "éditeur" des grands éditeurs comme un aveu d'échec ou bien la preuve qu'Electronic Arts a trouvé les mots justes. "Nous avons été approchés par un certain nombre de gros investisseurs durant ces deux années […] mais aucune de ces propositions n'était réellement intéressante, explique l'un des fondateurs d'Elevation Partners chez Next Generation. Ce n'est que lorsqu'EA a avancé l'offre ultime que nous avons commencé les négociations." Une offre impossible à refuser : pour les deux studios, Elevation Partners va recevoir la somme totale de 860 millions de dollars, dont 655 millions de dollars en argent comptant. C'est beaucoup, beaucoup plus que ce que les ventes de Red Octane et d'Harmonix (150 millions de dollars chacun), de Mythic (76 millions), ou de Bizarre Creations (estimé à 40 millions) ont rapporté, même s'il faut préciser que l'entité Bioware / Pandemic emploie actuellement plus de 800 développeurs. En 2005, Elevation Partners avait payé 300 millions de dollars pour les deux studios.

Si les réactions officielles à l'annonce sont logiquement enthousiastes, la température en coulisses est plutôt fraîche, voire glaciale. Beaucoup de joueurs, échaudés par les précédentes assimilations de Westwood (Command & Conquer), d'Origin (Ultima) ou de Digital Illusions (Battlefield), voient dans ce nouveau rachat ni plus ni moins que l'arrêt de mort à plus ou moins long terme de Bioware. Dans les locaux canadiens du développeur, les employés sont "silencieux et pensifs" selon les impressions anonymes recueillies par le site FiringSquad.

Car tous les yeux – et tous les espoirs – sont désormais tournés vers un seul homme : John Riccitiello, l'actuel président d'Electronic Arts. C'est lui qui, en 2004, avait quitté l'éditeur (il y occupait déjà le poste de président et de directeur financier) pour cofonder Elevation Partners, lui qui avait convaincu Bioware et Pandemic de s'associer et d'adhérer à sa vision. Et c'est vraisemblablement lui qui, après avoir rejoint l'équipe EA en avril 2007, a persuadé les deux studios de l'accompagner. Certains estiment que le retour de Riccitiello signale le début d'un renouveau pour l'éditeur, la continuation d'un programme de création d'univers inédits démarré il y a plus d'un an. Début juillet, le responsable avait confié au Wall Street Journal que l'industrie du jeu vidéo "ennuyait les gens à mourir." "Dans la grande majorité des cas, le mot d'ordre est 'on prend les mêmes et on recommence', avait-il déclaré. Il y a eu beaucoup de jeux qui ressemblaient à ceux de l'année dernière, lesquels ressemblaient à ceux de l'année d'avant."

Déclaration culottée pour un éditeur qui réalise encore la majeure partie de son chiffre d'affaire sur des versions annuelles (et beaucoup disent quasi-identiques) de Madden, de FIFA ou des Sims, et il faudra bien entendu attendre plusieurs mois avant de statuer sur les promesses implicites de Riccitiello. Pour l'instant, cependant, les responsables de Bioware et de Pandemic confirment dans de nombreuses interviews que rien ne devrait changer à court terme : les deux studios devraient opérer dans une indépendance relative de la maison-mère, et les prochains Dragon Age, Sonic RPG, Mercenaries 2 et Saboteur sont toujours sur les plannings, aux côtés de projets encore non annoncés incluant un titre massivement multijoueur développé par Bioware.

Les plus grosses interrogations, en fait, concernent Mass Effect, trilogie annoncée dont le premier épisode sortira à la fin novembre. Edité par Microsoft Game Studios, le titre est largement présenté par le constructeur comme l'un des fers-de-lance du line-up de fin d'année de la Xbox 360, d'autant plus qu'il s'agit là d'un titre exclusif à la machine. Une exclusivité que le rachat par Electronic Arts pourrait remettre en question, les droits de l'univers appartenant à Bioware (donc à EA) et la politique de l'éditeur privilégiant généralement le multiplateforme. Interrogé par le magazine GameDaily, le développeur a confirmé n'avoir actuellement aucun projet de portage sur Playstation 3, par exemple, mais précise cependant "ne pas pouvoir prédire l'avenir." Pour Microsoft en tous cas, deux semaines après le rachat du créateur de Project Gotham Racing par Activision, pas question de lâcher prise. "Puisque ni Bioware et ni Microsoft n'ont annoncé quoi que ce soit à propos d'une suite, nous n'avons rien à dire de plus en ce qui concerne le futur de la franchise, a déclaré un porte-parole du constructeur. Mais vous pouvez être sûrs que nous aurons beaucoup à discuter avec Bioware (et avec EA) dans les semaines qui viennent."