D'un côté, plusieurs séries-phare et un portfolio console solide. De l'autre, Blizzard, poids lourd du massivement multijoueur et passerelle vers le marché asiatique. Deux acteurs mais un seul objectif : devenir calife à la place d'Electronic Arts.
Selon les termes de l'accord envisagé par les deux sociétés, Vivendi prévoit ainsi d'injecter la totalité de sa division jeu vidéo (incluant Blizzard Entertainment) au sein d'Activision. La nouvelle entité ainsi formée, baptisée Activision Blizzard, sera effectivement dirigée par Robert Kotick, l'actuel PDG d'Activision. Mais même si le communiqué officiel mentionne les termes "d'alliance" ou de "rapprochement," c'est le groupe Vivendi qui, avec 52% des parts, contrôlera au final la société. Ce pourcentage pourrait d'ailleurs grimper jusqu'à 68% suivant les résultats d'une offre publique d'achat qui aura lieu peu de temps après la création effective du super-éditeur, sujette à l'accord des actionnaires et des organismes de contrôle. Activision et Vivendi espèrent compléter la transaction durant le premier semestre 2008.

Pas étonnant que Les Echos parlent de "grande revanche de la division jeux vidéo du groupe français." En s'associant à Activision, l'éditeur s'approprie en partie quelques séries-phares particulièrement profitables telles que Call of Duty, Guitar Hero ou Tony Hawk. De l'autre côté, même si le portfolio de Vivendi Games contient quelques franchises et titres notables (Crash Bandicoot, Spyro, F.E.A.R., Brütal Legend, le prochain Tim Schafer, plus quelques licences cinéma telles que Ghostbusters, dont l'adaptation sur consoles a été récemment annoncée), la contribution de la société au deal peut se résumer en un mot : World of Warcraft. On savait l'univers massivement multijoueur de Blizzard massivement populaire (9.3 millions d'abonnés à ce jour), mais peu jusque-là étaient parvenus à cerner exactement la mesure de l'importance (financière, stratégique) prise par le studio créateur du titre au sein de l'industrie jeu vidéo. Aujourd'hui, donc, des chiffres. D'après le communiqué officiel de Vivendi et Activision, Blizzard pense atteindre en 2007 1.1 milliards de dollars (750 millions d'euros) de chiffre d'affaires et 520 millions de dollars (350 millions d'euros) de résultat opérationnel, de très jolies sommes qui surprennent même les analystes. "Clairement, les résultats de Blizzard ont été sous-estimés, a avoué l'un d'entre eux durant la conférence téléphonique ayant suivi l'annonce. Ceux-ci étaient bien cachés." Mike Morhaime, PDG du studio, confirme. "[Les actionnaires de Vivendi] n'ont jamais correctement évalué les actifs Blizzard, ceci pour deux raisons, explique le responsable chez 1Up. Un, Vivendi Games est une si petite partie de Vivendi que même si Blizzard est en super forme, l'impact sur les résultats global du groupe est minime. Par ailleurs, Vivendi n'a jamais communiqué les résultats financiers spécifiques de Blizzard Entertainment, et ce partenariat est une manière pour Vivendi de mettre en avant cet atout, en en faisant une composante majeure de cette nouvelle entité." Entité baptisée Activision Blizzard, donc, confirmant que depuis quelques années, c'est le studio superstar qui, essentiellement, définit Vivendi Games.

La grande revanche de Vivendi est donc aussi celle de Blizzard, mais Activision a également tout à gagner de cette fusion puisque l'éditeur devient du jour au lendemain l'un des acteurs principaux sur le marché du massivement multijoueur, une perspective qui avait initié les négociations entre les deux sociétés il y a plus d'un an. "Nous avions exploré tous les moyens possibles de participer au mouvement lancé par Blizzard, raconte Robert Kotick chez l'International Herald Tribune. Nous ne parvenions pas à répliquer le phénomène mais nous pouvions acquérir l'expertise." Car en s'associant avec Vivendi, Activision fait plus que partager la poule aux œufs d'or World of Warcraft. Interrogé à propos de la possibilité de voir certains des univers de l'éditeur faire le grand saut massivement online avec l'aide de Blizzard, Kotick offre un "peut-être," préférant attendre la finalisation du partenariat avant de tirer de quelconques plans. Egalement valorisée : l'expérience du studio sur les marchés asiatiques, qu'il s'agisse de World of Warcraft en Chine ou de Starcraft en Corée, marchés sur lesquels Activision envisage désormais de lancer Guitar Hero.

Ce nouvel accord avec Vivendi s'impose surtout pour Activision comme la continuation d'une politique de diversification de son portfolio. On se souvient qu'il y a deux mois, l'éditeur rachetait le studio Bizarre Creations, faisant du coup son entrée sur le marché des jeux de course automobile. Avec Blizzard, c'est le massivement multijoueur, donc, mais aussi la stratégie temps réel, avec le futur Starcraft II, dont le développement continue évidemment sans encombre aucune. L'objectif est clair : être calife à la place d'Electronic Arts, qui avait déjà vu le challenger lui ravir la place de premier éditeur tiers en juillet dernier. Electronic Arts qui n'est par ailleurs par resté inactif dans le domaine du MMO ces derniers temps. En 2006, la société rachetait Mythic Entertainment, les créateurs de Dark Age of Camelot et du futur Warhammer Online. En octobre dernier, c'est Bioware (que l'on soupçonne de travailler sur le remplaçant de Star Wars Galaxies) qui rejoignait l'écurie EA. Pour autant, la société ne se dit pas inquiète par l'arrivée d'Activision Blizzard. "Cette fusion ne change en rien notre stratégie, a déclaré un porte-parole au magazine Next Generation. Nous leur souhaitons bonne chance et accueillons avec plaisir un nouveau compétiteur. Nous pensons qu'EA dispose toujours du portfolio de franchises jeu le plus solide de l'industrie."

Malgré son attitude désinvolte, le géant pourrait cependant envisager une transaction similaire. Un article des Echos indique ainsi que le rapprochement Activision / Vivendi "relance la spéculation" autour d'Ubi Soft, dont Electronic Arts détient 15% des parts. Selon le journal, "le marché estime [qu'EA] n'a désormais d'autre choix que de monter en puissance dans UbiSoft pour en prendre le contrôle." La théorie n'est pas si farfelue ; nombreux, en effet, sont ceux qui considèrent la poursuite de la consolidation du marché comme "inévitable," à l'instar de Ben Feder, PDG de Take Two Interactive. "Le développement de jeu vidéo coûte de plus en plus cher, a-t-il déclaré aujourd'hui chez Reuters, et c'est une tendance qui ne donne aucun signe de changement. Celle-ci va poser problème aux plus petits éditeurs." Même chez Activision Blizzard, on pense déjà à la suite. Jean-Bernard Lévy, président de Vivendi, confirme ainsi à l'International Herald Tribune ne pas écarter la possibilité d'acquisitions supplémentaires. "Nous n'en avons pas encore terminé," a-t-il déclaré.


[Image de une : Guitar Hero III, Activision]