Après avoir tenté plusieurs fois, sans succès, de négocier le rachat de Take Two, Electronic Arts passe à l'attaque : campagne de communication guérilla, séduction musclée des actionnaires … Une opération "amicale" dit le géant américain, déterminé comme rarement.
Les tentatives d'Electronic Arts interviennent alors que le processus naturel de consolidation au sein du marché jeu vidéo a connu une accélération spectaculaire ces derniers mois. En octobre dernier, le même Electronic Arts rachetait en effet l'entité Bioware / Pandemic, développeurs de titres tels que Mass Effect ou Mercenaries et au travail sur un prochain univers massivement multijoueur que l'on dit basé sur la licence Star Wars. En décembre, deux mois après avoir absorbé le studio Bizarre Creations (Project Gotham Racing), Activision annonçait une gigantesque fusion avec la division jeu de Vivendi, récupérant le poids lourd Blizzard et cimentant sa position de premier éditeur tiers. Certains analystes voyaient alors en Take Two une cible "évidente" pour Electronic Arts et un complément idéal à son portfolio de titres.

Mais les négociations entre les deux sociétés avaient commencé il y a bien longtemps. Dès mars 2007, à une époque où Take Two disait considérer "une vente possible de la société," Electronics Arts était déjà "sérieusement" sur les rangs a confirmé hier John Riccitiello, PDG du groupe, lors d'une conférence téléphonique. Les efforts les plus récents n'ont cependant démarré qu'en décembre dernier, date à laquelle EA dit avoir "ouvert le dialogue." Take Two refuse les négociations en janvier, puis décline une première offre, 25 dollars par action, le 15 février 2008. Révélée au public hier, la seconde et dernière offre en date prévoit le paiement de 26 dollars par action Take Two, soit approximativement deux milliards de dollars pour l'éditeur de Grand Theft Auto et de Bioshock. Ce dernier, cependant, a refusé une nouvelle fois, qualifiant la proposition "d'opportuniste" à deux mois de la sortie de GTA IV, largement considéré comme l'une des plus grosses – et des plus rentables – sorties jeu vidéo de l'année. "Nous valorisons de manière significative la clôture relativement rapide de cette transaction afin que le solide réseau d'édition et de distribution d'EA […] puisse avoir un impact positif sur les ventes de GTA IV," confirme effectivement de manière très franche l'éditeur même si pour certains analystes, ce dernier serait avant tout attiré par la division sports de Take Two : une éventuelle fusion permettrait à Electronic Arts d'absorber celle-ci et, du même coup, d'éliminer son principal et dernier véritable compétiteur sur le segment.

On ne s'étonnera donc pas de l'agressivité et de l'insistance rares dont fait preuve EA car depuis dimanche, la société a fait plus que rendre son offre publique, elle s'est lancée dans une vaste campagne de communication aux allures de guérilla. En plus d'avoir ouvert un site web d'information dédié uniquement à l'affaire, contenant foire aux questions, éléments presse divers et lettre ouverte main sur le cœur de Riccitiello, le cas Kotaku suggère que c'est elle qui a directement sollicité les journalistes dimanche, et on compte à l'heure actuelle plus d'une quarantaine d'articles écrits sur le sujet rien que sur six des sites principaux du web jeu vidéo anglophone. Au fil des multiples interviews et questions-réponses données depuis 48 heures, la société n'a de plus pas été avare d'avertissements un rien alarmistes à l'encontre de Take Two, soulignant la nature "extrêmement compétitive" du marché et les risques "considérables" de perte de valeur de l'action, notant que l'offre actuelle, même si elle semble encore tenir aujourd'hui, peut être retirée à tout moment. Des tactiques transparentes mais, là encore, Electronic Arts ne cache rien : ayant déjà essuyé plusieurs refus en amont, l'éditeur interpelle désormais directement le public et, plus important, les actionnaires, dans l'espoir que ceux-ci fassent pression sur la direction et renversent la vapeur, menace en gant de velours formulée il y a quelques jours dans une lettre adressée à Strauss Zelnick, président du conseil d'administration Take Two. "Si le conseil continue à résister, les actionnaires sont perdants," confirmait encore hier Riccitiello chez Gamasutra, dans un vocabulaire décidément carnassier évoquant la futilité du refus.

Et effectivement, les analystes donnent en majorité raison à EA, soulignant l'inévitabilité à terme de la transaction. "En rendant l'affaire publique, EA vous dit, 'l'affaire est conclue,' estime Michael Pachter, lequel voit Take Two ou ses actionnaires plier dans les prochaines semaines. La seule raison qui vous permettrait de rejeter l'offre de manière crédible est si vous en aviez une meilleure derrière [mais] je ne vois pas comment qui que ce soit d'autre pourrait payer autant ou plus pour ces actions." Beaucoup remarquent en effet qu'en proposant 26 dollars par action, Electronic Arts se situe largement au-dessus de leur valeur réelle (17 dollars il y a quelques jours), même si l'annonce de dimanche a provoqué une flambée du cours, signe supplémentaire que le marché mise effectivement sur une victoire d'EA. Take Two, en tout cas, dit "ne pas avoir fermé la porte," mais n'offre de démarrer les discussions qu'au 30 avril prochain, juste après la sortie de GTA IV ; visiblement trop tard pour Electronic Arts, déterminé comme jamais et laissant planer la menace d'une OPA hostile (le rachat non sollicité d'une majorité d'actions menant à une prise de contrôle de la société) en dernier recours. "Notre objectif est que tout cela reste amical, mais nous ne devons écarter aucune possibilité," a déclaré hier Warren Jenson, directeur financier du groupe, à Reuters.