Carambolage fantastique d'influences et de genres (jeu musical, stratégie temps réel, rôle…), le dernier titre des studios Sony Japon dresse un pont artistique entre Tokyo et Paris et accouche d'une expérience interactive pétillante, aussi exotique qu'irrésistible.
La première difficulté quand vient la question de cerner le titre consiste à replacer ce dernier dans un contexte. D'où vient cet OVNI ludique ? Les visuels colorés et la présence du Japan Studio de Sony au générique semblent tout d'abord faire écho à la fantaisie acidulée de Locoroco, mais la piste n'est que partiellement bonne. Si effectivement Japan Studio a produit, et si l'on retrouve dans les deux jeux Kenmei Adachi à la bande-son, la réalisation a cette fois été prise en charge par Pyramid, une équipe complètement différente, épaulée par une mystérieuse société du nom d'Interlink. La conception des petits personnages cyclopéens est elle l'œuvre de Rolito, artiste français plutôt spécialisé dans le design et les art toys, et dont c'est ici la première incursion dans le domaine du jeu vidéo.

Deuxième difficulté : établir la généalogie de gameplay du titre. On pourrait grossièrement parler d'un croisement de jeu musical et de stratégie temps réel, une sorte d'hybride entre Pikmin et Parappa the Rapper où l'on dirigerait indirectement son armée grâce à des rythmes tribaux, battus à l'aide de combinaisons de touches suivant un tempo 4/4 draconien. Mais l'équipe de Pyramid ne s'est pas arrêtée là : au-delà de ce canevas de base, on peut facilement repérer des traces de god game (les Patapons vous vénèrent comme le "Tout-Puissant"), de jeu de rôle (lorsque qu'il faut gérer l'équipement de chacune des petites créatures), ou même d'aventure, via la présence occasionnelle de mini-énigmes. C'est cette richesse qui fait, en partie, l'attrait du jeu. Partant d'une idée relativement simple, Patapon empile au fur et à mesure jusqu'à proposer une quantité inattendue de possibilités : commandes et types d'unités multiples, mini-jeux, batailles annexes pour récupérer armes ou matériaux, gestion de ressources et d'inventaire, jusqu'à l'étude (optionnelle, mais présente) des statistiques précises de chaque combattant.

On ne s'étonne donc pas que le titre soit aussi difficile à cerner ; rares sont les jeux qui proposent un cocktail aussi bouillonnant d'influences et d'idées, à la fois dans le gameplay mais aussi dans l'univers visuel et sonore. Celui de Patapon, ainsi, évoque aussi bien le kawaii à la japonaise que l'esthétique pochoir / graffiti (relevée des inspirations précolombiennes revendiquées par Rolito), ou bien les absurdités avant-gardistes et pop des américains The Residents. Mais la surprise la plus réjouissante est peut-être de constater, très rapidement, l'apparition d'un phénomène étrange. La nécessité de garder constamment le rythme pour déclencher la fameuse "fièvre" Patapon, récompensant l'absence prolongée de fausses notes et augmentant les capacités offensives de son armée, finit par induire chez le joueur une sorte de transe, un état de concentration délicieusement euphorique durant lequel musique, graphismes et jeu atteignent une rare harmonie. En cela, la réussite de Patapon n'est pas dans l'audace de ses expérimentations mais bien dans la cohérence du résultat : un carnaval artistique aussi exotique qu'irrésistible, une expérience interactive inédite et à l'étonnante puissance.