Sur une base d'excellent (même si un peu agaçant par moments) beat'em all, le Goichi Suda de Killer 7 et Contact livre son projet le plus personnel à ce jour, une ode excitante et débridée au jeu old school dont le style unique éclabousse l'écran. Jouissif.
"Punk's not dead," ("Le punk n'est pas mort") annonce dès l'écran-titre le dernier jeu de Goichi "Suda 51" Suda, résumant en une courte phrase ce que l'on ne trouvera pas dans No More Heroes : le confort facile de la haute définition et des graphismes léchés, un gameplay consensuel dont les moindres aspérités auraient été lissées par de multiples focus test successifs, une expérience familiale et tous publics. Déjà, la trame principale : un pur otaku achète par hasard un sabre laser sur eBay et se lance dans une compétition officielle dont l'ultime récompense est la première place du classement mondial des assassins. Les personnages secondaires ? Une belle organisatrice de combats dont le nom – et l'accent zozotant à souhait – évoque sans doute possible celui d'une star de l'érotisme français (Sylvia Christel), une mémé-caddie adepte des armes de destruction massive, un mentor qui exige constamment que vous vous mettiez à poil et que votre cul soit propre, plus une ribambelle de boss plus ou moins cintrés. Sans même parler des invraisemblables excès comico-gore, du téléscopage constant entre 3D contemporaine et esthétique 8 bits, des toilettes faisant office de point de sauvegarde, des clins d'œil à Takashi Miike, etc.

A l'image de son créateur, japonais mais fasciné par la culture occidentale (américaine en particulier), No More Heroes est un jeu aux deux visages. Le premier est un excellent beat'em all au sabre faisant une utilisation éclairée de la Wiimote. Pas la peine de gigoter l'accessoire dans tous les sens comme ce fut le cas dans l'atroce (et épuisant) Soul Calibur Legends ; ici, des appuis répétés sur le bouton A suffisent, le jeu n'exigeant des mouvements physiques que dans des cas très particuliers tels que le duel ou le coup de grâce. Non content de donner au gameplay une pêche phénoménale (No More Heroes distille l'excès comme une drogue de premier choix, permettant par exemple au joueur de décapiter quatre ennemis en simultané d'un coup de Wiimote bien senti), le procédé est par ailleurs d'une profondeur surprenante autorisant contre-attaques, esquives, et réservant même quelques surprises ponctuelles, telles que l'utilisation du sabre comme batte de baseball pour renvoyer certains projectiles à l'envoyeur. Le jeu, résolument hardcore, sait également se faire impitoyable : certaines erreurs résultent en une mort instantanée ou une disqualification immédiate avec, dans les deux cas, obligation de recommencer au début de la séquence.

Le second visage de No More Heroes s'inspire ouvertement du concept à succès créé par Rockstar, ce qui n'étonnera pas grand-monde puisque Suda avait déjà, par le passé, exprimé son désir de voir les créateurs japonais "se laisser influencer par le style de jeu libre à la Grand Theft Auto." Une grande partie du titre se déroule ainsi dans une grande ville du nom de Santa Destroy assumant pleinement son statut de pur fantasme californien : boutiques branchées, plage paradisiaque, stade de baseball, et une highway bordant un désert pittoresque planté de fines éoliennes. A l'aide d'une moto toute droite sortie de l'univers post-apocalyptique d'Akira, le héros arpente les rues à la recherche de missions, dans le but de rassembler assez d'argent pour payer le droit d'entrée au prochain combat. No More Heroes souffre cependant de la comparaison avec son modèle : outre les choix de design pénibles (obligation de retraverser la moitié de la ville pour recommencer une mission ratée, par exemple), les opportunités de jeu sont peu nombreuses et les missions, assez répétitives, quand elles ne sont pas tout simplement barbantes (ramassage de noix de coco, chasse aux chatons égarés, etc.).

Mais Suda semble ici moins intéressé par la valeur purement ludique de son concept que par la métaphore passionnante qu'il sous-entend. Car No More Heroes raconte avant tout l'histoire d'un joueur, hardcore et old school (peut-être même l'histoire de Suda lui-même, vu les nombreuses références au catch mexicain dont le créateur est grand fan) : ses virées à la boutique DVD / videogame du coin, son appartement rempli de figurines et de reliques cultes (une Nintendo 64 traîne sur une étagère), ses rêves peuplés d'obscurs shoot'em ups japonais… Cette ville dans laquelle rien ne semble avoir assez d'importance pour véritablement exister, c'est la banalité d'un quotidien fait de petits boulots minables (pelouses à tondre, ordures à ramasser – Suda lui-même travailla dans les pompes funèbres avant de se lancer dans le game design), tolérés jusqu'à ce qu'ils permettent enfin de réendosser son costume d'assassin cool et stylé. Plus qu'un simple beat'em all, No More Heroes est donc une ode excitante et débridée au jeu vidéo et, plus particulièrement, aux joueurs old school, cette espèce en voie de disparition (le jeu était au départ baptisé Heroes, avant d'être renommé en No More Heroes, "Plus de héros" littéralement) qui se délectait de challenges, aussi écrasants fussent-ils. En cela, la sortie d'un tel titre sur la Wii, console casual par excellence, n'est pas la moindre des subversions à laquelle se livre Suda 51. Punk's not dead, clairement.