Vous l'avez entendu, vous l'avez cru et vous avez voté pour lui. Mesdames et messieurs, voici Peter
Molyneux?
Il était une fois. Seul debout sur une scène dressée par Microsoft pour son salon X02 en 2002 dans les vestiges de l'exposition universelle de Séville en Espagne (1992), tel Moise
redescendu de sa montagne avec les tables des nouvelles lois, le magnétique Peter Molyneux annonçait pour la énième fois le jeu de rôle qui changerait la face du monde virtuel : un univers évolutif, écologique, self aware, psychologique, réagissant aux agissements du joueur, à ses prises de décisions morales ou éthiques. Un héros qui vieillirait avec le monde et, courageux, garderait sur lui son portrait de Dorian Gray qui dirait tout, mais tout sur sa conduite
Ying ou Yang.
Magnanime, god Molyneux, délègue et partage sa sagesse avec de nombreux vassaux, des studios satellites gravitant autour de sa planète Lionhead. Big Blue Box pour Project Ego. Intrepid Computer Entertainment pour B.C. (Before Christ) la simulation d'hommes des cavernes. Évangéliste décidément généreux avec les projets de ses sujets, Peter Molyneux promettait aussi un
B.C. si préhistoriquement correct que "des piscines de sang" jailliraient des chasses au T-Rex. Un discours destiné, on a cru comprendre à l'époque, au peuple Xbox apparemment assoiffé de sang et de tripes. Puis les temps ont changé, la Loi de Moore a continué son implacable fuite en avant.
"Développer sur console est une autre affaire que sur PC avoue le
décidément candide Peter, le framerate surtout, très difficile à
optimiser et il le faut." Project Ego est devenu une simple Fable, et le développement de
B.C. vient d'être suspendu jusqu'à nouvel ordre. Si les joueurs crédules ont le droit d'être dépités, la presse peut se réjouir. Voilà enfin de quoi écrire, un scandale politico-marketing artistique dans l'industrie du jeu vidéo qui permet de prendre la défense démago d'un public à qui l'on a... menti ?
Peter Molyneux est comme un politicien en campagne électoral. Il promet monts et merveilles, réduction du temps de travail et des impôts. Une fois élu et devant la réalité concrète, les promesses retournent à leurs rhétoriques de forain. Le politicien élu sur des utopies maquillées en idéologie parfois s'excuse avant de se convertir à la real politique. Pris en grippe dans les forums et les articles de presse, Peter Molyneux a donc fini par s'excuser publiquement. Les armes de destructions massives on y a cru, désolé, nous étions de bonne foi. Soit. Absolution ? Que nenni. Get real.
Project Ego fut sans doute d'abord celui de Peter Molyneux, porte-parole maître es God Games (son invention, rien de moins) descendu de l'Olympe PC sur la terre des consoles pour offrir un jeu destiné aux humains, trop humains ? Le CV est divin reconnaissons-le depuis 1987 et son studio Bullfrog jusqu'au Lionhead des années 90 :
Populous, Syndicate, Theme Park, Magic Carpet, Dungeon Keeper, Black &
White. Pas forcément des chef-d'?uvres mais des jeux dont on parle, qui influencent les autres quand ils ne créent pas carrément un genre à part entière. Difficile alors de descendre de la tour de Babel que l'on a édifié soi-même
? Probable, mais avec la demi chute de Fable et l'arrêt suspect de B.C.
et en attendant son vrai projet personnel plus raisonnable que devrait être
The Movies, pas tout à fait encore simple mortel, mais déjà demi dieu, Peter Molyneux retrouvera un semblant de raison raisonnable. Peut-être en retournant à un monde PC décidément plus bienveillant avec lui.
Vous l'avez joué, donc vous l'avez fait et vous avez trouvé ça? normal ?
Le yo-yo du Ying Yang. Un petit garçon bousculé par un plus grand vous demande de l'aide. Il s'agit de le protéger du vilain grand garçon qui porte sur son visage sa mine patibulaire. Légitime, quoique vous soyez encore vous-même un adolescent. Faut-il raisonner avec le jeune butor, lui parler, lui expliquer les bonnes manières, faire le médiateur ? Non. Il faut le corriger sans préliminaires. Poing gauche poing droit dans sa face d'agresseur qui l'a bien cherché. Supposément. Double mise, coup de pied pour finir ? Peut-être. Battu, humilié, il s'excuse à contrec?ur, promet que l'on n'y reprendra plus. Le petit garçon saute de joie, dit merci. Sa vie va changer. Celle du héros aussi, vous avez accompli une bonne action. Il paraît. En tous cas votre père vous remettra un peu d'argent pour vous congratuler. Bon, ils sont où tous les voyous de la cité du coin qu'on aille augmenter notre sarko karma d'un coup ? Bel exemple non ? ?il pour ?il, gagnant-gagnant. Et quand c'est une autre victime qui prend les coups et vous qui assénez ceux des représailles, c'est du win-win.
Un type embrasse goulûment une inconnue derrière une chaumière. Le héros en devenir les observe sans gêne. Apparemment mal à l'aise, le type propose une somme d'argent pour garder son secret, ne rien dire à sa femme. Garde ton argent, je suis mineur, je ne sais pas de quoi tu parles vieux salaud. Une femme esseulée s'agite sur la place du village. Mon mari ? Où est mon mari ? Eh, toi le gamin, tu ne l'a pas vu ? Euh, non ? (je suis français moi madame, les histoires de coucheries je ne m'en occupe pas, et puis d'abord je suis mineur). Ma mémoire flanche déjà. Que s'est-il passé à ce moment là ? Rien de concluant sans doute. Trois petits tours et puis s'en revient. Le gamin s'ennuie déjà, prend l'argent du vieux salaud qui ne veut pas qu'on le dénonce, va voir l'épouse hystérique, lui dit tout, la planque derrière la chaumière, le bisou en plein flag, tout. Bingo ! Le jeu m'annonce que j'ai fait une bonne action. Mon père va encore me tendre sa bourse. Si on relève l'addition : la délation, le délit d'initié et l'ingérence sont récompensés dans le petit monde hypocritement enchanteur d'Albion. On n'ose pas imaginer ce qu'il va falloir faire pour être vraiment vilain. Justement. Déjà jeune chevalier laborieusement instruit par une guilde digne d'une secte ni franche ni maçonnique, le héros va presque librement d'un village à l'autre. Dans celui-ci des manutentionnaires vaquent à leurs occupations, des grosses caisses en bois plein les bras. Ils s'arrêtent brusquement. Quelque chose attire leur attention, les réjouit au point d'applaudir, ce qu'ils font aussitôt comme les phoques programmés qu'ils sont. Ils ont donc lâché sans ménagement pour le patronat les caisses qu'ils avaient entre les mains. Dégâts matériels ? Pensez-vous, les caisses restent suspendues dans l'air à hauteur de leur poitrine. Pratique, une fois la simulation de phoque terminée, les ouvriers n'ont même pas à se baisser pour les ramasser.
Marre des bonnes actions programmées par un dieu aux valeurs éthiques taillées à la hache. Le chevalier monte à l'étage de la taverne, à moins que cela ne fut une épicerie pas fine. Le tavernier reste au rez-de-chaussée. Un petit tour sur les balcons désertés avec vue sur la rue et la populace, l'anti héros décide de soigner son profil Haddock et de laisser Tintin dormir un peu. Il prend un objet sur l'étagère, discrètement, impunément. On est libre oui ou non ? Non. Le tavernier hurle d'en bas, monte rouge fâché, me fait arrêter ? Fouetter ? Possible, je ne sais plus, je cherche encore les caméras de surveillance. La liberté, mouais. Et dire que voici le premier jeu où l'on est censé choisir son karma, son Ying ou son Yang. Stop, arrêtons là cette imposture. Derrière les fausses enluminures, les décisions scénarisées, scriptées surtout, se cachent des QCM binaires aux réponses sans religion ni grande logique. En gros il faut se plier peu à peu aux règles de conduites d'une société rudimentaire à la législation hasardeuse, souvent mal placée. Nous sommes loin du psycho test envisagé.
Vous l'avez rêvé, Lord Molyneux a failli le faire?
Le demi verre plein n'est pas vide. Tout cela étant dit et surligné, Peter Molyneux a raison de nous faire partager ses visions. Elles seront concrétisées un jour, comme le visiophone, les voitures anti-G radio guidées, les avions supersoniques et sans doute les méchas, puis les réplicants. Nous avons besoin de visionnaires, de gens qui croient assez dans leurs rêves pour les matérialiser. Si possible ici et tout de suite. Parce que les futures générations ne sont pas encore nées et que nous aimerions bien en profiter dès que possible. Il suffit de voir l'évolution technologique du jeu vidéo en 20 ans pour imaginer tous les délires matrixiens probables des 20 prochaines années. Les excuses publiques presque candides de Peter Molyneux auprès de la communauté des joueurs confirment sans doute la sincérité du Lord. Enivré par les forêts de micros complaisants toujours tendus sous son menton, Molyneux a fini par confondre réalité et fiction, envies et discours marketing, teasings et promesses, aujourd'hui et demain. Crédule avec lui-même, le pourtant averti et vétéran programmeur a fini par s'écouter parler et s'aspirer lui-même dans l'euphorie des fantasmes. Un baratin qui a transformé la
Fable en farce. Une fois accepté que le calice ne soit ni vide ni plein, les oreilles nettoyées de la propagande, on peut sûrement goûter avec plus de dégagement les beaux restes. La musique cinématographique de Danny Elfman, les jolis paysages entre réalisme et cartoon, les trognes des personnages, quelques costumes, les bruitages. Mais enfin Sir Chevalier, si seulement cette drôle d'histoire avait bien voulue rester en VO, parce que les doubleurs français, vraiment non, c'est la goutte.
François B. de la Boissière
Fable
1 joueur
Image 16/9e : non
Son 5.1 Dolby Digital : oui
VF sous-titrée français
(VO anglaise sous-titrée anglaise accessible si réglage Xbox en anglais)
Disponible uniquement sur Xbox.
Environ 58 ?
Peter Molyneux sous les feux des médias en 2002 promet monts et merveilles pendant la fête professionnelle X02 organisée par Microsoft à Seville.
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