Présenté à l'E3 derrière un rideau noir confidentiel, le gentil écureuil devenu trash sur Nintendo 64 donne un coup de boule sain dans un monde de clichés.

Guère plus violent que Perfect Dark sur Nintendo 64, le Conker nouveau était pourtant présenté dans une petite salle à part, rideau noir et patte blanche obligatoire à l'entrée. Il est vrai qu'il dit presque "Fuck !".

Dans Perfect Dark, du même développeur, les ennemis ont forme humaine, saignent et meurent dans des spasmes suffisamment éloquents pour que le jeu soit classé M aux Etats-Unis (Mature). Une représentation réaliste mais apparemment assez banalisée pour être montrée aux yeux de tous sur le stand Nintendo. Dans Conker, la faune animalière agonise aussi dans des contorsions et des gerbes de sang, mais, alors qu'il ne s'agissait pas d'humains, pourquoi le jeu était-il montré avec autant de précautions & nbsp;? Serait-ce parce que les graphismes inspirés par l'univers Disney pourraient induire en erreur sur le contenu & nbsp;? Est-ce pas respect pour le monde animal ici malmené par des guerres et des cruautés habituellement réservées aux humains par les humains & nbsp;? Est-il plus convenable, enfin, de participer au meurtre d'êtres humains virtuels qu'à l'écrabouillage sadique d'un écureuil de polygone & nbsp;? Nintendo et Rare ont choisi pour nous & nbsp;: oui la guerre des écureuils est plus subversive que celle des humains. Il est vrai que sous couvert de ne rien prendre au sérieux et de parodier films célèbres et bêtise humaine, Conker offre un méchant miroir de nos travers à nous, & quot;Hommes & quot;.

L'écureuil bucolique, avant la transformation...

Intiment lié à Nintendo, Rare a pris depuis longtemps l'habitude de détourner gentiment le logo N de Nintendo au commencement de ses jeux. Appliqué au lancement de la cartouche Conker's Bad Fur Day, ce gentil rituel prend une tournure beaucoup plus violente. L'écureuil au faciès pourtant rassurant se présente avec une tronçonneuse. Regard méchant et lourd de conséquence, le Conker découpe et taillade sans honte le grand N. Le ton est donné.

Le jeu commence avec une séquence parodiant la scène d'ouverture du film de Spielberg & quot;Il faut sauver le Soldat Ryan & quot;. Casqué jusqu'aux yeux, entouré de soldats au comportement affolé, le pauvre écureuil tremble comme une feuille. Coincé dans une barque de débarquement lui et ses congénères sont catapultés en plein débarquement de la seconde guerre mondiale. Une pluie de coups de feu et de mortiers perfore les casques. Du sang orangé gicle par tous les orifices, c'est le massacre.

Jouant sur tous les registres, Conker devra plus tard se soumettre au rituel d'enfiler des & quot;bagues & quot; (étoiles de mer évidées manifestement féminines) sur une poutre curieusement dressée entre les jambes d'une porte géante. Cigare à la bouche et soupirs gras de satisfaction, la porte avec une tête ne s'ouvrira qu'à cette condition. Inutile de revenir sur la séquence célèbre dorénavant (voir Actu de l'E3 2000) où Conker se saoule de bière avant d'uriner sur ses adversaires pour les calmer. Migraine d'écureuil garantie et sourire compatissant du joueur.

Mais malgré tant d'outrances, Conker's Bad Fur Day saura aussi se ménager des silences. Il suffit de faire confiance à l'extraordinaire et minimaliste Bande Annonce mimant une scène célèbre du film Orange Mécanique de Stanley Kubrick (1971). Dans cette scène d'introduction, une lancinante musique au clavecin illustre un long travelling arrière qui nous éloigne d'un Conker devenu roi et avachi sur son trône, la couronne de travers. On dirait absolument l'Alex d'Orange Mécanique, son chapeau melon sur le front, son & #156;il unique maquillé, réfléchissant à voix haute sur la bêtise de ses contemporains.

Bavard grâce à une nouvelle technique de compression employée sur Nintendo 64, Conker s'exprime ouvertement dans des dialogues, si possible crus, quitte à être bipés. Pour bien se démarquer du flux du jeu, ils s'inscrivent aussi sous forme de bulles blanches, comme en Bande Dessinée. Un vocabulaire vulgaire qui provoque un effet totalement incongru dans la bouche de protagonistes, à priori, & quot;innocent. Une liberté d 'expression qui évoque la libéralisation de la BD européenne au milieu des années 70 (L'Echo des savanes, Fluide Glacial & #133;). Il était temps que ce phénomène se manifeste dans le monde virtuel. Et puis il est difficile de condamner les bips qui camouflent les mots les plus grossiers. Cette technique, au fond, se moque de cet usage audiovisuel (surtout à la télévision américaine) et provoque encore le rire.

Construit en apparence comme un énième clone de Banjo-Kazooie ou Donkey Kong 64, Rare revendique une autre approche. Le désir de progresser dans le jeu n'est pas seulement motivé par la rencontre avec le prochain boss et la découverte du monde suivant. D'après Ken Lobb, un des représentants de Rare à l'E3, le joueur doit avoir envie de voir le gag suivant. Le jeu serait donc plutôt divisé en séquences contenant une série de gags avec, comme en BD, une éventuelle chute humoristique à la fin. Une fois le gag et sa chute accomplis, un joueur normal devrait avoir envie de refaire la séquence, surtout pour la montrer à un ami-spectateur.

Vous l'aurez compris, à la fois plan marketing réfléchi qui part à la pêche d'une audience & quot;adulte & quot; sur Nintendo 64 et exercice d'émancipation artistique, ce que fait Rare avec la bénédiction de Nintendo devrait donner une bonne leçon d'anarchie au jeu vidéo. Le plus grand air frais et libertaire dont va bénéficier notre milieu vidéo ludique, en attendant le Munch d'Oddworld sur PS2, va sans doute être soufflé par un écureuil. Ceux qui ne voient en Rare qu'une société capable de cloner l'esprit et la technique Nintendo peuvent se dépêcher d'ouvrir les yeux. Voilà ce qui peut arriver quand on lâche la bride à des créatifs d'habitude disciplinés. Ils vont là où les autres n'imaginaient pas possible d'aller. Qu'il se vende bien ou pas, Conker's Bad Fur Day va ouvrir des portes qui, jusque là, n'étaient fermées que par frilosité.

Insistons, même si quelques tabous virtuels sautent allègrement dans cette cartouche Nintendo, il s'agit bien d'un jeu vidéo. Un jeu qui profite de tout le savoir faire de Rare en matière de plateforme 3D. Mais en réalité, l'ensemble est tellement tourné vers la dérision et la provocation, que l'objectif principal de Rare est d'attraper le joueur, et le spectateur à côté, par la rate et de la serrer jusqu'à ce que le rire la fasse éclater. Ce ne sont pas les rires spontanés du parterre de journalistes internationaux témoins des premiers extraits qui nous contrediront. *

Camouflé derrière une défroque d'écureuil pathétique, un nouveau ton vient enfin de naître dans les jeux vidéo. On espère un nouveau genre & nbsp;: la parodie. Pas un genre M comme & quot;Mature & quot; qui veut surtout dire & quot;attention sanglant & quot;, ou & quot;fille à gros sein & quot;. Non, il faut croire en une nouvelle étape de croissance vers l'âge adulte. Le vrai, pas celui qui se prétend l'être derrière des parties de cache-cache sanglantes, ou des guerres virtuelles. Celui où, en mélangeant relaxation et réflexion, le rire a une fonction salutaire. Les jeux vidéo sont si & quot;premier degré & quot;, si & quot;coincés & quot;, qu'il suffit qu'un écureuil boive de la bière, pisse sur ses ennemis, dise F..beep..CK, et prenne l'air désabusé pour qu'une révolution soit en marche. On ne va pas la laisser passer, l'occasion est trop & #133; Rare. En détournant Disney et sa propre culture Nintendo, Rare devient de facto le Tex Avery de ce nouveau siècle. François de la Boissière * Conférence matinale pré E3 à Los Angeles.