Nomad Soul, un jeu très chic et très européen du monde PC, descend sur console. Encore une occasion de dire Amen à la Dreamcast, la machine à convertir.

Sorti avec emphase sur PC grâce à la promotion de son éditeur Eidos et à la présence virtuelle et créative de David Bowie, ce projet français a de quoi être fier. David Cage et son équipe de Quantic Dream ont en effet des goûts qu'on ne saurait contester. Choix graphiques d'abord, qui vont du plus maniaque avec une typo hyper stylisée spécialement crée et utilisée dans le jeu, au plus grandiloquent avec une mégalopole, Omikron, directement inspirée par le Los Angeles du film Blade Runner. Le futur selon Quantic Dream est chic et sombre. Lancer Nomad Soul c'est d'abord se prendre cet univers dans la figure et dans les oreilles.

Au commencement, un certain Kayl 669 s'adresse au joueur et demande son aide. Il l'invite à emprunter son corps en y transférant son âme pour franchir une brèche entre notre monde et le sien. L'agent Kayl se retrouve alors propulsé dans un cyber monde parallèle dominé par la mégalopole Omikron. Qui suis-je ou vais-je, sont les premières questions légitimes dont les réponses conduiront à un début d'enquête. Joué à la 3e personne avec des alternances en vue subjective, l'enveloppe corporelle de l'agent Kayl se contrôle curieusement à la croix directionnelle plutôt qu'au stick analogique. Aventure de longue haleine il faudra trouver et utiliser parcimonieusement des Anneaux pour être autoriser à sauvegarder en des lieux précis de la ville.

Avec un environnement presque classieux, Quantic a la lucidité d'exploiter la chape de brouillard qui enveloppe la ville pour "salir" l'ensemble. Bien sûr, ce fog omniprésent et oppressent sert autant les développeurs que les scénaristes. Grâce à cette opacité, les grands immeubles s'affichent progressivement, la circulation des motos et voitures anti-gravité est copieuse et semble surgir du ventre de la ville. Habitée par une faune piétonnière et des gros vaisseaux flottants lentement au-dessus des rues, la ville est mobile et devient crédible. Alors que le regard ne peut pas embrasser toute la cité d'un coup, du mystère se dégage de cet environnement. Et c'est tant mieux puisque l'essentiel du jeu se déroule à arpenter les avenues à la recherche d'indices, à pied ou en taxi. Seules agressions : les grognements des promeneurs que le héros heurte par accident.

Puisque la présence de David Bowie dans l'écran et dans nos oreilles n'est pas un secret (voir notre gros plan sur David Bowie, lien à droite), Quantic Dream offre d'entrée un des titres de Bowie sur le générique très cinéma. D'autres morceaux du quinquagénaire anglais jalonneront ensuite les rencontres dans les bars. Entre ses morceaux écrits spécialement pour le jeu (sortis en album depuis : "Hours"), les palpitations de la ville se font aussi sentir par une panoplie de sons tout à fait appropriée. La plupart des personnages importants s'expriment en parlant, la qualité d'interprétation des comédiens français, même si inégale, est du niveau des productions qui se donnent les moyens.

Nomad Soul fait désormais partie d'une génération de jeux qui est en train de faire la passerelle entre deux cultures jusque là bien délimitées : le PC et les consoles. Il emprunte donc des éléments des deux mondes : nombreux dialogues et gestion de dizaines d'objets hérités du PC, vue à la 3e personne et combats ponctuels à mains nues fréquents sur console. N'hésitant pas à alterner les rythmes, Nomad Soul oblige à récolter patiemment des indices pour mieux plonger le joueur dans une séquence d'action. Tout à coup en vue subjective, arme à la main et "straff" à portée de boutons, il faut éliminer très vite des adversaires et maîtriser la situation. Même sans avoir la précision des vrais "FPS", ces moments là son fluides et jouables Heureusement, des centres d'entraînements sont à disposition. Des arènes de combats clandestins à mains nues aussi

Attaquer Omikron n'est pas une petite affaire. Il est facile de commencer l'aventure, d'en comprendre les premiers rouages, mais saisir la "vastitude" de la ville prend un certain temps. Egrenée d'appartements à visiter, de commerces à fréquenter, de bars et sex-shops douteux à flairer, appréhender la cité d'Omikron et ses nombreux quartiers demande une grande patience. De longues heures de déambulations hasardeuses, de discussions oiseuses et d'explorations vaines sont à prévoir avant de rencontrer le bon indice. C'est, sans doute, le prix à payer pour une aventure ambitieuse. Ce rythme languissant, qui ne sierra pas aux joueurs shootés à l'adrénaline, devrait trouver un écho chez les gens qui ne se reconnaissent pas vraiment dans les adaptations d'arcades de la Dreamcast.

Au fond, en ne cédant pas au spectaculaire souvent gratuit des productions américaines, Nomad Soul s'inscrit directement dans l'héritage français des Alone in The Dark, Another World, et Flashback. Des jeux différents les uns des autres mais où le scénario et l'action trouvaient un équilibre subtil. La puissance des machines (micros et consoles) offrant plus de moyens qu'auparavant, Omikron donne sans doute plus à voir et à faire, mais reste dans cette lignée. Il aurait peut-être mérité d'être plus & quot;ramassé & quot;, plus concentré. L'attention du joueur peut facilement se relâcher dans les rues de la ville.

Jouer à Nomad Soul il y a quelques mois nécessitait l'installation de centaines de Mega octets sur un PC. Il fallait s'assurer que sa configuration était suffisante, régler au coup par coup la qualité d'affichage, paramétrer les touches d'un clavier aux 4 rangées de boutons impraticables en rang d'oignons ! Oui, il fallait de longues minutes d'installation et d'essais avant de pouvoir, peut-être, jouer. Nomad Soul sur Dreamcast est un miracle en comparaison. Le jeu se lance en quelques secondes et le rendu graphique est, par défaut, au niveau des plus gros PC. C'est sans doute pourquoi la puissance technique nécessaire abandonne parfois le jeu sur la Dreamcast. Il n'y a aucun écran noir de "Loading" dans Nomad Soul. Soucieux, évidemment, d'immerger le joueur dans un monde virtuel, Quantic Dream a fait un choix technique radical. Au lieu d'afficher un écran noir entre deux environnements, le jeu charge en tâche de fond le niveau qu'approche le héros. Une bonne idée qui hélas se traduit à l'écran par des saccades grossières. A proximité des portes donnant sur la ville, les déplacements du personnage deviennent hachés. Ces saccades vont jusqu'à provoquer une immobilisation du personnage pendant une ou deux secondes. Un effet à la Matrix involontaire et bien malheureux qui révèle l'ampleur des décors voulus par Quantic Dream. Apparemment, les développeurs n'ont pas réussi à optimiser d'avantage le programme. Heureusement, ce défaut grossier ne survient pas pendant les phases d'actions et de combats. Epinglons encore un défaut causé par le transfert du PC vers la Dreamcast. Alors que sur un PC il est d'usage de jouer très proche de son moniteur, jouer sur console implique un spectacle sur télévision apprécié à une distance raisonnable. Un détail important quand il s'agit de lire, par exemple, des textes à l'écran. De loin, il est souvent très difficile de lire les nombreux textes de Nomad Soul. La typo aurait méritée d'être agrandie pour passer sur un téléviseur. Un handicap qui vient rejoindre les difficultés à déchiffrer les panneaux utilisant la très jolie, mais cryptique, typo design d'Omikron.

Néanmoins, une fois ces limitations techniques dénoncées, il faut louer tout le reste du programme. Les textures sont aussi denses que nécessaire, les nombreux protagonistes sont suffisamment polygonés pour faire illusion, les visages sont singuliers, et comme cela a déjà été dit, la partie sonore est de grande qualité. Décidément, chaque nouveau jeu de la Dreamcast donne envie de féliciter la console de Sega. Avec Nomad Soul la Dreamcast prouve encore une fois qu'elle est en train de faire le grand écart entre les extrêmes. Du minimaliste et indispensable Chu Chu Rocket au monstrueusement ambitieux Shenmue, des conversions hystériques d'arcade sublimées comme Soul Calibur à des adaptations haut de gamme PC plus réfléchies comme Nomad Soul, cette machine 128 bits est de plus en plus indispensable. Comme promis, Nomad Soul est un spectacle envoûtant des yeux et des oreilles. En transportant le joueur vers un univers parallèle au nôtre, une variation d'un de nos futurs, le jeu propose un monde aussi familier qu'intriguant. Après de longues heures d'exploration et de nombreuses rencontres, Kayl changera d'enveloppe charnelle, quittera la ville d'Omikron pour un monde extérieur et sera capable d'utiliser des magies. C'est une longue histoire François de la Boissière Voir ci-contre à droite deux articles complémentaires : Nomad Soul : un peu d'amour et de sexe Bowie : guest star sur Dreamcast