Déçu de l'accueil réservé au titre, un développeur estime l'analyse de ce genre de projets hors de portée de la presse gamer. Un coup de gueule qui remet en question la définition même du jeu vidéo, au moment où le médium flirte de plus en plus avec l'art interactif.
On avait parlé en octobre dernier de flOw, l'hypnotique "apnée ludique" néo-zen conçue par un étudiant en fin de cycle, et de son arrivée prochaine sur le Playstation Network PS3. Comme promis, donc, le titre a fait son apparition sur la console Sony il y a un peu plus d'un mois et, comme on s'y attendait, les réactions furent on ne peut plus divisées. Certains, comme Ryan Block, rédacteur pour le site Engadget, adorèrent. "flOw est l'un de ces titres qui me rappellent combien j'ai aimé les jeux vidéo à l'époque," écrivit-il. D'autres furent beaucoup moins convaincus. Ne trouvant là ni challenge et ni véritables objectifs, certains sites tentèrent une analyse quasi-scientifique de tous les éléments de gameplay, une vaine dissection trahissant l'embarras des "testeurs" face à la composition éthérée de l'œuvre. Gamespot, tout en reconnaissant la beauté de l'expérience audio-visuelle, finit par qualifier flOw "d'économiseur d'écran interactif". Eurogamer, de son côté, avoua qu'il s'agissait là "d'un titre difficile à noter" et déconseilla l'achat aux joueurs "à la recherche de quelque chose de plus conventionnel".

C'est en réponse à ce dernier magazine que l'un des membres du studio Tale of Tales a récemment pris la plume. Sur le blog officiel de l'équipe, il estime ainsi que ce genre de titres non "conventionnels" ne devrait pas être critiqué par la presse spécialisée jeu vidéo, plus intéressée selon lui par l'analyse mécanique et la performance que par la retranscription d'expériences et de sensations. "C'est un peu comme si un commentateur sportif critiquait une exposition d'art, peut-on lire. Non pas que je veuille, grâce à flOw, relancer le débat sur l'art et le jeu vidéo, mais le titre semble être conçu avec des objectifs différents [par rapport à un titre classique] et semble demander des journalistes de jeu vidéo (et des joueurs, à plus forte raison) une attitude différente. [...] Actuellement, on a trop l'impression que l'on essaie de juger une représentation d'opéra sur la qualité de la robe de la soprano. La robe est peut-être affreuse, mais l'intérêt n'est pas là."

Malgré le ton légèrement défensif adopté par Tale of Tales – l'équipe est également à l'origine d'un autre d'OVNI ludique, "l'économiseur d'écran social" et massivement multijoueur Endless Forest – l'aspect le plus fascinant de l'article réside dans les réflexions qu'il sous-entend. Qu'est-ce que la critique de jeu vidéo, comment juger ? Mais surtout, qu'est-ce qu'un jeu vidéo ? Une question toujours d'actualité au moment où certains créateurs continuent à tester les limites du médium. On pourrait citer l'exemple très récent de The Marriage, une expérience interactive minimaliste basée sur l'idée que "les règles de jeu constituent des manifestes artistiques extrêmement concis". Parler de Super Columbine Massacre RPG, plongée effrayante et très controversée dans l'esprit de deux lycéens tueurs. Ou mentionner Electroplankton, une expérimentation portée à bouts de bras par Nintendo lors de la conférence de presse de l'E3 2005 mais, là encore, accueillie avec scepticisme par la critique traditionnelle. "Electroplankton aurait pu être plus intéressant s'il donnait des objectifs," écrivait le magazine Electronic Gaming Monthly à l'époque.

Bien sûr, chacun sa définition du mot "intéressant". En cela, les critiques négatives à l'encontre de ce que Tale of Tales qualifie de "nouveaux jeux" peuvent être vues comme une forme d'allégeance rigoureuse à un ordre établi depuis plus de 25 ans par des titres comme Space Invaders, Pac-Man ou Donkey Kong (un jeu vidéo se doit d'avoir du challenge et des objectifs). Mais le problème tel que le définit le studio semble, en fait, moins se situer du côté des journalistes que du côté des journaux eux-mêmes. Tout comme on ne trouvera pas l'analyse d'un film expérimental de Bill Viola dans Première ou Studio, le jeu vidéo a peut-être, au moment où le médium flirte de plus en plus avec l'art interactif, besoin d'espaces critiques différents. "Je n'irais probablement pas chez Eurogamer si j'avais envie de me frotter à l'aspect plus artistique de la production jeu, tout comme je n'écoute pas RTL pour découvrir de nouveaux groupes de rock indépendant, raisonne un lecteur sur le blog Tale of Tales. Les sites gamer critiquent les jeux vidéo avec une approche gamer. Si votre projet est expérimental, décalé, ou volontairement artistique, n'attendez pas des notes extraordinaires face à des titres tels que Motorstorm."