Attirés par le succès de Guitar Hero, les projets de jeux musicaux se multiplient sur les plannings. Une prolifération qui inquiète le créateur d'Elite Beat Agents mais qui signifie également, chose rare, un désir d'expérimentation et de vision à plus long terme chez les éditeurs.
Le studio japonais iNiS est principalement connu pour une paire de jeux musicaux cultes : Gitaroo Man sur Playstation 2 et Osu! Tatakae! Ouendan (occidentalisé il y a peu sous le nom d'Elite Beat Agents) sur Nintendo DS. C'est cependant au Gamefest dernier, évènement 100% Microsoft, que le magazine Gamasutra a interviewé Keiichi Yano, co-fondateur d'iNiS et game designer. Entre autres sujets abordés (on apprend par exemple que le développeur travaille actuellement sur un projet Xbox 360), le responsable s'est exprimé sur la montée en puissance des jeux musicaux, signifiée par une multiplication des sorties et des lancements de projets. Derrière la locomotive Guitar Hero II, dont le succès a d'ailleurs propulsé Activision au rang de premier éditeur tiers aux Etats-Unis, on a en effet vu apparaître le Rock Band de Harmonix et MTV, le Boogie d'Electronic Arts ou le Jam Sessions d'Ubi Soft. On a également assisté au retour sur PSP de Parappa the Rapper, classique de la Playstation considéré comme le titre fondateur du genre entier. Yano lui-même dit avoir "clairement" reçu plus de propositions de la part d'éditeurs depuis Guitar Hero.

Le responsable a cependant mis en garde contre les risques de saturation que pose un tel engouement, suggérant en particulier que la quantité menaçait la qualité. "Tout le monde attend des jeux comme Rock Band ou SingStar pour Playstation 3, et je suis sûr que d'autres titres probablement très ambitieux comparés à ce qui existe actuellement sont également en cours de développement, a-t-il constaté. Mais je voudrais dire que je suis très inquiet de la qualité des jeux musicaux récents et à venir car, encore une fois, j'estime qu'il s'agit là d'un genre à part nécessitant une connaissance particulière de la musique et de ce qui rend la musique amusante à jouer. J'espère que ces prochains titres réussiront à capturer cet esprit et à mettre sur pied une expérience réellement fun afin que le genre reste solide et exempt de trop de déchets."

Yano n'est cependant pas le seul à attirer l'attention sur un certain dérapage du genre, au moment où les éditeurs, des dollars dans les yeux, entendent bien tirer le profit maximum de cet enthousiasme nouveau du public. On a parlé récemment du cas Guitar Hero : Rocks the 80s, add-on passable et paresseux qui s'est néanmoins vendu à près d'un demi-million d'exemplaires en moins d'un mois et demi sur le sol américain. Mais selon Dubious Quality, même la série-phare, désormais privée de son développeur original, semble s'égarer, multipliant les ajouts hors sujet dans un concept qui a toujours privilégié la musique avant tout. "A haut niveau, Guitar Hero exigeait de l'expérience et de la technique, mais pas des connaissances spécifiques de jeu vidéo, explique Bill Harris, le créateur du blog. Et qu'est-ce qu'ont décidé de faire Activision et Red Octane avec Guitar Hero III ? Rajouter du jeu dans le jeu [avec des phases de boss et des power-ups]. Avec cette simple décision, les deux sociétés démontrent qu'elles n'ont fondamentalement rien compris à la série."

Boogie, produit par la toute nouvelle division casual d'Electronic Arts, a également fait parler de lui. Créé dans le but visible de capitaliser sur le succès des jeux musicaux ainsi que sur celui de Nintendo avec la Wii et la DS, le titre n'a pourtant pas réussi à se hisser dans le top 20 américain des ventes d'août, totalisant 68.000 ventes en presque quatre semaines. A titre de comparaison, Metroid Prime 3 : Corruption, lancé aux Etats-Unis le 27 août dernier, s'est lui écoulé à 250.000 exemplaires en une semaine. L'éditeur se défend en rappelant que les jeux familiaux ont un cycle de vente "potentiellement plus long que celui des titres classiques" et suggère que Boogie pourrait trouver son public durant les fêtes. Mais le problème ici est peut-être tout simplement celui de la qualité. Avec un score moyen de 58% chez Metacritic (53% pour les utilisateurs), le titre est visiblement loin d'enflammer les joueurs ou les critiques.

Le risque n'est bien sûr pas que les jeux moyens manquent les grands rendez-vous du box-office mais, au contraire, que des titres plus intéressants et inconnus du grand public voient ainsi réduites leurs chances de succès, parce que les joueurs auront été échaudés par quelques expériences médiocres. La problématique n'est certes pas nouvelle et iNiS en avait d'ailleurs plus ou moins fait les frais à la sortie d'Elite Beat Agents aux Etats-Unis. Malgré d'excellentes critiques et un bouche à oreille très positif, les ventes du titre, elles, avaient "personnellement déçu" le président de Nintendo USA, Reggie Fils-Aime. "Je pensais que ça serait explosif, confiait-il en fin d'année dernière à MTV. Les ventes sont correctes. Les joueurs avec lesquels j'ai pu discuter adorent. Le challenge est véritablement de faire découvrir le titre aux gens et de leur expliquer à quel point il est passionnant."

Mais c'est aussi là que l'engouement actuel autour du jeu vidéo musical, même s'il invite à une certaine prudence comme le souligne Keiichi Yano, se révèle être un atout fantastique. Malgré la déception de Nintendo, un second épisode d'Elite Beat Agents est en effet en préparation. Ce challenge à plus long terme, les éditeurs semblent désireux de l'embrasser. Quitte à laisser une seconde chance à des titres peut-être injustement mis de côté par les hit-parades, à persévérer en espérant que, comme pour Guitar Hero, la deuxième fois soit la bonne. "Le premier s'est bien vendu, mais c'est le second qui a vraiment ouvert la voie d'un point de vue ventes, déclarait, quelques mois plus tard, Fils-Aime chez Newsweek. C'est pourquoi nous sommes ravis que l'équipe iNiS travaille sur la suite d'Elite Beat Agents. Nous pensons que le second volet va vraiment emmener le genre vers de nouveaux horizons."


[Image de une : artwork Elite Beat Agents 2]