Sensation du moment dans le milieu de l'art gaming, un micro-jeu met sur pied une puissante métaphore et invite à une réflexion sur l'existence, la mort et le mariage. Une expérience, poignante ou stupide selon les opinions. Comme la vie ?
Tout commence il y a une dizaine de jours, lorsque le collectif montréalais Kokoromi annonce le résultat d'un petit concours amical de développement de jeu amateur. Les règles : développer un mini-titre tenant dans un espace de 256 par 256 pixels, capable de tourner sous Windows XP mais jouable avec une manette Xbox 360. Parmi les huit finalistes, on repère quelques petites choses intéressantes comme Bloody Zombies, création gore de Petri Purho (oui, celui de Crayon Physics) dans lequel les flots invraisemblables de sang jaillissant des corps constituent un vrai élément de gameplay, ou Mr. Heart Loves You Very Much, variation ingénieuse sur le genre plateforme / puzzle game.

Le projet qui a cependant fait le plus parler de lui ces derniers jours est Passage. Développé par le "peintre-poète-amant-scientifique-compositeur" Jason Rohrer (accessoirement titulaire d'un diplôme de hautes études en informatique), le titre relance une nouvelle fois l'éternel débat du jeu vidéo en tant qu'art. Passage n'a en effet rien de particulièrement divertissant au sens classique du terme ; s'il reprend des conventions connues de gameplay (l'exploration d'un univers virtuel, la présence d'un score en haut à droite de l'écran), c'est avant tout pour les mettre au service de son message. Pour accumuler les points, le héros peut se déplacer vers la droite, toujours, faisant défiler les différents décors, ou bien s'enfoncer dans un labyrinthe situé au sud, à la recherche de trésors potentiels. Très tôt dans la partie, il peut faire le choix de s'adjoindre une compagne, un choix présentant autant d'avantages que d'inconvénients : si celle-ci multiplie par deux les points accumulés lors de la marche, elle rend en revanche impossible le passage dans certains couloirs étroits. Quel que soit ce choix, le jeu se termine inéluctablement au bout de cinq minutes par la mort du héros.

Il y a donc dans Passage une puissante métaphore, une réflexion sur la valeur de la vie et du mariage, minutieusement expliquée par l'auteur lui-même dans un long texte (en anglais). Mais comme souvent dès qu'il s'agit d'art, les intentions du créateur sont beaucoup moins intéressantes que les interprétations personnelles faites de l'œuvre. En cela, il est intéressant de lire les réactions des joueurs. Pour notre part, nous avons trouvé le parallèle entre virtuel et réel fascinant (la vie, un grand jeu vidéo ?). D'autres estiment le concept stupide, d'autres encore confient avoir été au bord des larmes : une simple expérience interactive de 2 méga-octets à peine leur offre une nouvelle perspective – et peut-être même quelques réponses – sur leur vie. Et vous ?


"La première fois que j'ai joué, je n'ai pas compris qu'on pouvait se déplacer en haut ou en bas et j'ai passé tout mon temps à aller de l'avant. Je crois que je préfère ça."
- Un joueur, chez Watercooler Games.

"Quand vous vous mettez à vraiment chercher les trésors, les cinq minutes passent super vite et vous vous dites, 'Merde, déjà la quarantaine ? Je me sens vraiment seul, peut-être que j'aurais dû amener ma compagne avec moi.'"
- Un joueur, chez Forumopolis.

"Mon choix a été de maintenir la flèche droite appuyée jusqu'à ce que mon personnage se soit transformé en tombe. Désolé, ce genre de truc n'a absolument aucun effet sur moi. Je peut vraiment être un type complètement froid parfois."
- Un joueur, chez Kotaku.

"Nous avons toutes sortes de critères que nous utilisons pour mesurer le succès d'une vie (argent, célébrité, charité, contributions scientifiques…) mais au final, est-ce que tout cela est très différent d'un score dans un jeu vidéo ?"
- Jason Rohrer, le créateur, sur le blog de Raph Koster.

"Etrange et touchant… Lorsque ma compagne est morte, j'ai continué à marcher un peu mais j'ai fini par retourner vers sa tombe, et je suis resté là jusqu'à ce que mon heure soit venue."
- Un joueur, chez LAist.

"Dans les dernières secondes du jeu, rien ne vous empêche de continuer à avancer… mais je ne le pouvais pas. Mes grands-parents sont morts à quelques semaines d'intervalle l'un de l'autre. Cette démonstration anormale de compassion face à une perte aussi déchirante n'a jamais été exprimée de manière aussi poignante."
- Un joueur, chez Kotaku.

"Ne rabaissons pas cette expérience à un traité Warholien sur 'Qu'est ce qu'un jeu vidéo ? Qu'est-ce que l'Art?' Passage est ce qu'il est. Ce n'est pas "bon" ou "mauvais", ou un "jeu" ou un "jouet". C'est une expérience. C'est la vie, non ?"
- Un joueur, chez PlayThisThing.com.


[Télécharger Passage pour Windows XP, MacOS X ou Unix]