Les jeux de guerre auront-ils un jour leur Apocalypse Now ou Ligne Rouge ? L’humour politiquement incorrect de Bad Company donne l’espoir qu’un jeu d’action puisse rester efficace tout en se greffant de cynisme, de lucidité et donc d’un peu de recul… critique ?
Il faudrait que ce Battlefield porte son nom jusqu'au bout. Que l'auto proclamée Bad Company constituée de 4 soldats démotivés s'adresse aussi aux autres jeux de guerre auxquels son irrévérence n'appartient pas. Oui, malgré leur vertigineux impact sensoriel, la plupart des jeux de guerre sont de mauvaises compagnies. Patriotiques jusqu'à l'écœurement, arrogants et revanchards jusqu'au ridicule (on va la refaire cette bataille/guerre et cette fois on va la gagner), racistes par candeur inculte ou irresponsable (il faut bien trouver des ennemis anciens ou contemporains), les jeux nous font forcément jouer à de sales guerres, puisqu'il n'y a de guerre ni bonne ni propre. Doigt sur la couture, la bave aux lèvres ou en grimaçant, le joueur laisse son cerveau à la caserne et s'exécute. Toujours en attente d'alternatives moins barbares, le gamer ne peut résister au trip émotionnel des Call of Duty ou même esthétique des Ghost Recon, pour en citer deux. Développeurs, gamers, les torts sont partagés.

Drôle de guerre ?
En s'installant dans un pays européen de l'ex URSS non nommé ce Battlefield n'échappe pas tout à fait au vice et épingle à son tour les « pauvres » russes en "ruskofs" chair à canon (des soldats suréquipés, voire des mercenaires, pas de civils). Pourtant, tout en retrouvant l'efficacité technique des blockbusters du genre, les suédois du studio DICE y injectent un décalage peut-être européen, ou tout simplement suédois. Parce que l'humour à froid, le refus du 1er degré, n'est pas sans rappeler celui pratiqué par les compatriotes du studio Starbreeze dans The Darkness. Même si le sergent en charge de la Bad Company obéit régulièrement aux ordres radios d'une femme parlant au nom de l'armée, moitié lâches, moitié indisciplinés et immatures (il faut les voir, insouciants, jouer à papier-caillou-ciseaux pendant que le sergent se fait débriefer), les 4 compagnons subissent en pestant les directives. Ils vont même jusqu'à les questionner, les mettre en doute. « On n'a rien à foutre ici, l'armée se sert de nous » lâchent-ils de temps en temps. Plutôt que de moquer l'adversaire et de l'humilier, les 4 garçons, un rien irresponsables et narcissiques, pratiquent davantage la raillerie et l'autocritique. « Quelle est ta spécialité ? » jette l'un d'eux à un de ses compagnons, « Geindre ? ». Bien sûr le groupe s'encourage pendant les assauts et se félicite de ses réussites et victoires, mais on entend plus souvent des « bravo tu fais des progrès » moqueurs adressés au dernier arrivant incarné par le joueur plutôt que les « tiens prends ça et crève » usuels. Mine de rien cela crée une ambiance bien différente.

Talk to me
Aux excellents dialogues ou monologues VF ou VO que l'éditeur Electronic Arts a eu la bonne idée de laisser en option (hautement recommandable, même sans sous-titres français), s'ajoute un vrai sens du rythme et de l'animation. La personnalité des 4 membres de la petite troupe est si réussie qu'ils en deviennent attachants. Et pas seulement parce qu'ils ne meurent jamais sur le champ de bataille. Si leurs tirs de soutien sont un peu hasardeux, en (presque) bons éclaireurs ils annoncent quand même les dangers à l'approche et leur présence aux côtés du joueur dégage une chaleur humaine assez inattendue. Des valeurs intellectuelles et humaines rarement réunies dans une simulation de guerre, surtout quand elles s'installent, d'un chapitre à l'autre, dans la durée.

Cash-cash
Prenant le risque d'être trop malin pour l'exercice, le doigt bravache lancé à la cantonade ne serait que anecdotique s'il ne s'appuyait en réalité sur une technique et un level design stupéfiants qui font de Battlefield un jeu complet et étonnamment riche. Plutôt que d'enchaîner les scènes épiques, hystériques et éreintantes à la Call of Duty, Bad Company étale tranquillement ses affrontements dans la campagne en scènes d'escarmouches que le joueur choisira d'aborder à la Cow-boy tous flingues dehors, ou posément, pâté de maison par pâté de maison, méticuleusement de loin, au sniper ou à bord d'un engin blindé équipé d'une mitrailleuse, d'un tank, d'un hors-bord, d'un hélicoptère... Les vallées, collines, villages, port industriel, pont fortifié, postes militaires, ou palais présidentiel surgissent tous d'un paysage sans fin hypnotisant.
Au va-t-en guerre idéologique et physique habituel Bad Company substitue un je m'en foutisme bien salutaire. Surtout que, à l'instar  du film Les Rois du Désert, il détourne et désacralise l'exercice en lançant la - pas si Bad - Company à la recherche de lingots d'or avec lesquels se font payer, apparemment, les mercenaires russes. Quand le visage du soldat Preston Marlowe joué par le joueur baigne dans la lumière dorée des valises pleines d'or qu'il ouvre, la contre-plongée renvoie au petit Link chasseur de trésor de Zelda, et le bref riff de guitare presque humoristique qui l'accompagne à Tarantino. Télescopages culturels.

Organique
Claironné pour ses aptitudes, il est vrai tout à fait exceptionnelles, à l'autodestruction qui font vraiment le nerf du jeu (arbres, habitations, ponts…), le moteur Frosbite (morsure de froid ?) créé par DICE déroule jusqu'à l'horizon un paysage d'une grande générosité. La densité de végétation où chaque brin d'herbe oscille sous le vent (et renvoie les décors figés des Call of Duty à ceux d'un théâtre) évoquerait Oblivion si le contrôle des couleurs n'était pas plus rigoureux, le pop-up quasi absent (les animaux idiots aussi). Le fin grain façon pellicule habillant élégamment l'image lui donne une matière et met, pour une fois, sur un pied d'égalité la restitution graphique de la PS3 et de la Xbox 360. Les nombreuses fleurs sauvages colorées presque incongrues participent d'ailleurs, avec le smiley sur les goupilles des grenades, de ce pied de nez ironique permanent. Une résistance passive à l'état de guerre proposé, comme le signe peace and love l'était sur les casques des soldats du Vietnam de Full Metal Jacket.

La chevauchée des Valkyries
Ainsi, toute aussi efficace et capable de détournement, la bande sonore est un morceau de bravoure en elle-même. A chaque son d'arme et d'explosion incroyablement précis et retravaillé pour ne pas agresser l'oreille (des impacts au rechargement des armes, des couinements des tourelles des canons des tanks aux tirs de DCA comme aux arrosages télécommandés de mortier) se greffe une gestion étonnante des distances, y compris avec les voix. Les bruitages et sons de Bad Company sont au jeu de guerre ce que Gran Turismo est au jeu de voiture, pas moins. Quant à la bande musicale, elle injecte dans un puissant score à la USS Alabama des morceaux jazzy, rock et funky irrévérencieux pas très loin de l'esprit Bioshock qui en disent long sur l'état mental des développeurs et de nos soldats sur le terrain… et dans les engins motorisés. Comme dans GTA, des radios (gospel, russe "locale", surf, blue steel…) dans les véhicules militaires formidables à conduire mettent définitivement le jeu en lévitation, bien au-dessus de la mêlée.

La piste des géants
La poignée de teasers distillés depuis quelques mois sous forme de vidéos amateurs où chaque soldat y va de son message personnel pour s'indigner d'être là, réclamer un transfert, dire un mot à sa maman, se moquer du nouveau venu, promettaient une ambiance et une attitude décalées tout à fait inhabituelles. Il est heureux que ni le jeu ni sa tonalité n'aient été survendus, au contraire.
Pour défendre le jeu vidéo, sa violence et, en particulier, le genre simulation de guerre, il est de bon ton de faire croire que le jeu vidéo a une fonction cathartique. En admettant que la participation interactive à un assaut militaire évacue et brûle des pulsions violentes enfouies et épargne ainsi le réel, il reste que la majorité de ces simulateurs anxiogènes hollywoodiens applique à la lettre l'idéologie militaire et crame les neurones avec le reste. Il a fallu le Vietnam pour que le cinéma propagandiste des années 50 bascule enfin dans la protestation. Tout en faisant jouer à la guerre le grand enfant que nous sommes, le mode solo de ce Battlefield qui ne ressemble décidément pas à ces prédécesseurs donne l'espoir que le jeu vidéo se trouvera un jour ses Robert Altman (MASH), Francis Ford Coppola (Apocalypse Now), Michael Cimino (Voyage au Bout de l'Enfer) ou Terrence Malick (La Ligne Rouge). Fuck war, vive le daisy âge, prends l'oseille et tire-toi, semble revendiquer le jeu à travers tous ses signaux visuels et sonores plus ou moins explicites. Bad Company ? Bonne attitude. FBdelaB