Viva Pinata continue de tromper génialement son monde. En voulant faire croire qu'il s'adresse aux enfants, en prétendant transformer le joueur en démiurge alors qu'il n'est qu'exécuteur des basses œuvres. Jardinez plus pour récolter plus. Ou moins.
Malgré le titre, cela va mieux dans le petit jardin mexicain du studio britannique Rare. Demi-aveu de la difficulté à tenir la distance pour créer un jardin dans le 1er jeu comme dans cette suite qui ne casse rien du principe, un nouveau mode "Pour du beurre" permet d'écourter le long processus indispensable au développement d'un jardin personnalisé et de se faire plaisir en goinfrant son jardin grâce à un crédit illimité de monnaie locale. Mais tout cela reste encore bien laborieux.

L'île aux enfants
Avant d'essayer de devenir une sorte de jeu pour enfants destiné à attirer un public familial sur Xbox 360 (une démarche marketing qui ressemble étrangement au principe du jeu proprement dit : réunir un certain nombre de conditions "connues" pour attirer une pinata sauvage dans le jardin, ou inciter des enfants à jouer sur la console de Microsoft, avec tous les facteurs hasardeux que cela impliquent), Viva Pinata, ou "Votre Jardin", était une sorte d'expérience comme les studios de développement de jeux en tentent sans forcément les faire aboutir. Jusqu'à ce que convergence d'intérêts entre le studio anglais devenu propriété de Microsoft et les besoins de l'éditeur américain fassent surgir ce concept de jeu tout public à partir d'un projet fondamentalement hardcore.

Cousins cousines
Ouvertement sur la piste de la chasse au Pokémon et du bac à sable sociabilisant d'Animal Crossing de l'ancien parrain et partenaire Nintendo, et des Sims version animalier, Viva Pinata et son interface continuent d'évoquer plutôt un héritage de jeu PC que console. Et ce malgré tous les efforts d'ergonomie à la manette développés par le studio. Car la dite manette est davantage un centre de commandes qu'un vrai outil d'action direct. Aussi pudique et crispante qu'une insaisissable armée de poupées russes emboitées, la jolie fleur déguisant le tableau de commandes cache plusieurs couches de pétales et autant d'objets, de commandes, de magasins, d'assistants jardiniers prêts à prendre des ordres. Quand on sait que la plupart des jeux de gestion ou de stratégie ne fonctionne pas sur console, justement à cause du principe multitâche prise de tête et de la difficulté à trouver une ergonomie adaptée, c'est tout à l'honneur de Rare de presque réussir à dissimuler que le cœur de Viva Pinata est un jeu de gestion pas vraiment destiné au monde console. L'emballage visuel toujours aussi original et coloré lui donne évidemment tout son cachet et arrive ainsi presque à cacher son jeu.

Le bonheur est dans le pré ?
Sans dénigrer l'intérêt de la démarche, il reste à comprendre quel plaisir le jeu cherche à distiller. Car le stress de la responsabilité et des obligations l'emporte sur toute possibilité contemplative. La palette de couleurs éclatantes et sans gène, les animaux incroyables inspirés des vrais, leurs noms évocateurs et imaginatifs, même en français, les quelques humains totems qui participent au succès de l'élevage, l'aspect visuel de la végétation, des objets à jardiner, des petites habitations personnalisées de chaque couple d'espèce, tout transpire une sorte de bonheur de bande dessinée rêvée. Et puis quelques détails commencent à signaler que tout n'est pas si rose. La nuit tombe régulièrement, comme la pluie. Avant d'être plus ou moins apprivoisés, les animaux pinatas se promènent revêtus de pelages ou plumages noir & blanc magnifiques mais troublants. Leurs postures parfois inquiétantes affirment bien leur indifférence pour l'esquisse d'Eden que le joueur essaie tant bien que mal de créer, leurs mines grinçantes portent toujours une menace latente. Car dans cet aquarium à ciel ouvert que propose Rare, chaque espèce est potentiellement la prédatrice d'une autre. La cohabitation, pacifique et joyeuse en surface, amoureuse même avec des petits cœurs flottants au-dessus des couples prêts à s'unir, masque l'impitoyable chaîne alimentaire larvée.
Presque pire encore, le paysage lui-même est périssable. Le beau gazon semé se détériore plus vite que l'on veut l'entretenir, les fleurs pas assez arrosées se fanent, les beaux fruits tombés des arbres pourrissent et même s'ils peuvent servir, en l'état, de gourmandise pour appâter une nouvelle espèce, le malheureux maître d'œuvre ne peut éviter un terrible sentiment de gâchis. Même si un ingénieux système alerte le petit démiurge de tel ou tel incident en cours.

Travaux forcés
Le mot paradis déclaré ouvertement dans le titre de cette suite, signifie bien, comme on le pensait, que ce terrain de jeu arc-en-ciel cherche à faire croire au joueur, depuis le 1er épisode, qu'il va créer, observer et peut-être jouir d'un petit éden sur terre. Vilains et malins concepteurs de Rare. Les commandes complexes commencent par dresser le joueur apprenti, à lui imposer des règles, des contraintes, tout en lui insufflant que le bonheur d'avoir un beau jardin habité par des gentils animaux ne se fera pas sans effort et, pèle et arrosoir à la main, du travail.
Derrière le vernis coloré, les petits soupirs presque humains des animaux, les monologues enfantins des conseillés et commerçants à la manœuvre dans le jeu, les jolis levers et couchers de soleil, les accouplements rigolos et tendres, se cache une promesse de chaos permanent. Une douce anarchie forcée à la concentration pseudo civilisée. Car il y a des barbelés sur la prairie, le jardin est circonscrit dans un carré délimité par une déprimante ligne blanche peinte sur le sol. Un mur invisible, un principe, une obligation théorique, une soumission dirons-nous. La compilation des tâches au résultat positif jamais certain oblige, c'est fort bien, à questionner régulièrement l'ordonnancement de l'ensemble, les acquis et les préconçus. Mais de corvées en obligations, de ratages en répétitions, toutes ces activités ordinaires maquillées en jeu vidéo sous couvert d'être virtuelles promettent, telle une pinata suspendue hors de portée, une pluie de confiseries et de bonheurs jamais accessible. La sueur au front, les rires malicieux des créateurs du jeu dans le dos, le joueur est ainsi gentiment convié aux travaux forcés. Trop castrant pour un paradis, trop vivant pour être tout à fait un enfer, Viva Pinata est peut-être tout simplement un purgatoire. FBdelaB