Vendredi dernier, la terrasse d'un restaurant indien de la banlieue de Denver, Colorado. En attendant l'arrivée des plats (délicieux fish bhuna et chicken saag), le fils du gérant vient nous tenir compagnie et la discussion s'oriente très rapidement autour du jeu vidéo. Harman attend avec impatience la Playstation 3, sait qu'une "Xbox... 360 ?" doit sortir bientôt et a également entendu parler d'une nouvelle machine Nintendo. Actualité oblige, on préfèrera cependant recueillir l'opinion de ce gamin de 12-13 ans sur le très controversé Grand Theft Auto : San Andreas, normalement déconseillé au moins de 17 ans. Sans grosse surprise, on apprend ainsi qu'il y a joué, même si l'aspect violent du titre ne semble pas l'intéresser. Ce qui l'amuse, nous dit-il, c'est de conduire à travers la ville. Il lève les yeux au ciel lorsque l'on lui demande s'il pense que le jeu l'a rendu plus agressif.
Mais pour Leland Yee, le combat reste le même ; il vise une industrie "arrogante" et "ignorante de ses responsabilités vis-à-vis de la jeunesse". Jeudi dernier, ce sénateur californien a une nouvelle fois fondu sur le dernier volet de la série Grand Theft Auto, profitant de la diffusion récente d'un mod nommé "Hot Coffee" permettant de débloquer l'accès à un mini-jeu érotique (voir article "En attendant le week-end..."). Décrivant la séquence comme "totalement inappropriée pour nos enfants", Yee a émis de violentes critiques à l'encontre de l'industrie en général et, en particulier, de l'ESRB, l'organisme américain chargé de la ratification. Selon lui, il s'agit purement et simplement d'un "échec" : San Andreas aurait dû être classé AO (pour "Adults Only", "Adultes Uniquement" en VF) au lieu de M pour Mature.
Il n'a pas fallu longtemps (24 heures, en fait) à l'ESRB pour répondre à ces accusations. Notant au passage que le sénateur cherchait avant tout à "recueillir du support pour son programme politique", la présidente Patricia Vance a annoncé vendredi qu'une enquête avait été lancée. Celle-ci déterminera si, oui ou non, CJ et ses copines s'envoient en l'air au nez et à la barbe de l'organisation, et s'il faut finalement passer San Andreas dans la catégorie "AO". Et le problème, du coup, devient bien réel. Car un jeu classé AO est considéré exactement comme un film X ; la majorité des grandes chaînes de distribution refusent de le vendre, ce qui condamne assez sévèrement les chances de réussite financière. Par ailleurs, le règlement de l'ESRB stipule que toute séquence "potentiellement choquante" ? qu'elle soit cachée ou non - doit être divulguée à l'ESRB. Rockstar pourrait donc se rendre coupable de dissimulation.
Or l'éditeur a, jusqu'à maintenant, continué à nier que le dit contenu se trouvait sur les DVD du jeu, une démarche curieuse puisque le mod prouve sans aucun doute le contraire. Il nous a en effet suffit d'appliquer le patch diffusé par le site GTAGarage sur l'un de nos fichiers de sauvegarde PC pour prendre les photos d'écran ci-dessous. Aucun fichier n'est créé et seuls deux octets sont modifiés : le code et les animations de la séquence sont donc bien présents dans les fichiers originaux. Pourquoi donc laisser traîner du contenu aussi sensible, surtout si celui-ci n'est pas utilisé par le jeu ? Il ne s'agit certainement pas de manque de temps : la scène était déjà présente dans les fichiers de la version Playstation 2, ce qui laissait des mois entiers à Rockstar pour la retirer des versions PC et Xbox. Plus vraisemblablement, l'éditeur a probablement voulu faire de la partie de jambes en l'air une sorte de bonus caché, non inclus en standard pour des raisons désormais évidentes. D'autres, plus cyniques, y voient surtout une provocation délibérée dans le but de générer encore plus d'attention et, donc, de ventes.
Evidemment, la vraie question serait plutôt de savoir pourquoi Rockstar a dû auto-censurer une séquence semi-érotique dont M6 ne voudrait même pas, dans un jeu où tout (y compris le massacre de sang froid) est permis. Mais autant alors amorcer une réflexion sur la culture américaine dans sa globalité. D'un côté, des armes en quasi-vente libre ; de l'autre, un tremblement de terre médiatique provoqué par le sein de Janet Jackson, apparu pendant une demi-seconde durant la retransmission télévisée du Superbowl. Un pays où il est parfaitement acceptable de passer le très violent Reservoir Dogs en prime time, à condition de bipper le mot "fuck". Les Etats-Unis n'en sont plus à une contradiction près.
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