On aurait préféré éviter l'affrontement tant les deux séries tiennent à c?ur et aux tripes. Impossible. Non seulement le calendrier les aligne au même moment sur les rayonnages mais la filiation des deux titres est telle que parler de l'un sans l'autre serait hypocrite. Un duel fratricide qui ne devrait pas avoir lieu.

BurnOut 3 c'est la fulgurance, le rush brutal instantané, sans préliminaire. L'héritier métal du jeu d'arcade. Le fantasme de la mécanique aveugle et emballée. Les voitures de Mad Max affranchies de leurs pilotes, revenues d'Australie conquérir l'ancien monde, plus folles et furieuses que jamais. OutRun 2 c'est l'origine rouge Ferrari du pixel moteur, la décapotable qui dépote, le bouffeur de pièces jaunes déguisé en balade décontractée, le marathon du maniaque, retour à la case départ, du jeu vidéo et de la méthode. Avec ses multiples entrées, sa connexion en ligne, ses gains systématiques, BurnOut 3 attrape la nouvelle tendance des jeux comme Project Gotham 2 et Rally Sport Challenge 2. A tous les coups on gagne.. quelque chose, pas le jackpot mais un petit bout de l'ensemble, au minimum des points, ou des épreuves, de nouvelles voitures beaucoup trop rutilantes pour être honnêtes. Le squelette de base de OutRun 2 est beaucoup plus rigoureux, aussi impardonnable qu'une gloutonne borne d'arcade toujours prête à jeter le joueur hors jeu pour l'obliger à mettre indéfiniment la main à la poche. Un crash et le prochain Checkpoint reste à jamais inaccessible. Retour à la même ligne de départ, encore, encore, encore, jusqu'à apprentissage parfait, condition sine qua non pour voir un autre morceau de circuit, la ligne d'arrivée. avec l'espoir de cette fois réussir.

Filiation. BurnOut 1, 2 ou 3 n'existerait pas sans le OutRun de 1986. Même si BurnOut n'a jamais été destiné aux salles d'arcades, il s'agit bien d'un jeu d'arcade : contrôle simple des voitures, spectaculaire, jouable par petites sections et comptabilisation forcenée des épreuves avec incidences systématiques sur l'ensemble du jeu. Les jeux de conduite automobile ont considérablement évolué en 18 ans et tout naturellement BurnOut récupère une filiation qui passe par le 1er Need for Speed paru sur console 3DO en 1994 et sans doute le vindicatif jeu de moto Road Rash (apparu sur Megadrive dès 1991 mais reconnu grâce à son photo réalisme en 1996 sur 3DO, la première console à support CD-Rom natif). La version vraiment moderne de OutRun fut probablement le F355 Challenge de son créateur Yu Suzuki, un simulateur haut de gamme et sans concession de Ferrari (Dreamcast, 2000). Mais la nostalgie ne lâchant jamais prise, OutRun revient après 18 ans de patience. Comme il ne s'agit pas de tromper sur la marchandise, le jeu s'accroche à ses origines et fait l'impasse sur la plupart des évolutions des jeux de voiture contemporains. La conduite se résume à un slalom vif dans la circulation et à trouver et maintenir la bonne position de crabe pour déraper dans les virages. Une seule vraie aptitude, un seul vrai apprentissage qui nécessite toutefois des dizaines de tentatives pour atteindre la ligne d'arrivée. Là où le gameplay et l'arborescence de BurnOut représentent une forme d'anarchie explosive, OutRun 2 applique le rigorisme d'un autre âge, d'une époque où malgré une maniabilité simplifiée à l'extrême, la domination de chaque km ne peut être le résultat que d'un apprentissage obsessionnel. BurnOut 3 sollicite l'instinct et le réflexe pur dans le chaos. En passant par la concentration intransigeante, la répétition d'OutRun 2 conduit à une forme d'hypnotisme. Dans les deux cas, le joueur doit intimement faire corps avec sa machine. Avec BurnOut, le corps tendu à l'extrême dès le départ apprend à encaisser les arrêts brutaux où les nerfs sont broyés en même temps que la tôle. OutRun, lui, tend les nerfs progressivement, de checkpoint en checkpoint la corde devient plus sensible, comme un élastique sur le point de rupture, le moindre accrochage garantit l'humiliation, l'impossibilité d'aller au bout du parcours, l'obligation quasi honteuse de recommencer à zéro, et blâme le joueur tel un mauvais élève renvoyé à ses études.

Renommée. Il ne faut pas reprocher à OutRun 2 de garder un état d'esprit datant des années 80. Il s'agit bien d'une suite, ou plutôt d'un remake, et à ce titre respecte ses origines, remplit son contrat. Il ne s'agit pas d'un jeu opportuniste jouissant du titre légendaire pour fourguer un jeu de caisse comme un autre. Au-delà du respect du gameplay initial, le jeu profite tout de même de la puissance des nouvelles technologies pour offrir des paysages très crédibles jusqu'à la ligne d'horizon, une qualité d'affichage quasi sans faute sur Xbox avec une circulation assez encombrée pour offrir du challenge. Et un nombre conséquent de mini défis originaux et très réussis qui permettent d'accéder à des fractions de circuits inaccessibles via le rigoureux mode Arcade principal. 
Pourtant, malgré toutes les qualités du jeu Sega, il est vrai que l'on se retrouve assez vite obligé à légitimer OutRun 2 face à BurnOut 3, et non l'inverse. Jouer BurnOut 3 est une évidence à peine discutable. L'expérience est forte, copieuse, moderne avec ses crashs super technologiques dignes des démonstrations de la nouvelle interface XNA que Microsoft veut attacher à sa prochaine Xbox et au futur monde PC. Concept récent devenu licence annuelle réussie à l'ascension médiatique totalement méritée, BurnOut a rejoint le pool privilégié des titres qui écrasent tous les concurrents sur son passage. D'autant que sa présence multi consoles et le parrainage du géant Electronic Arts, lui assurent dorénavant de toucher tous les publics. Pour toutes les raisons, le grand public a forcément ouï dire de la série BurnOut ses trois dernières années. Malgré sa légende, précieusement conservée en l'état depuis 18 ans ? avec par exemple une apparition dans le jeu d'aventure Shenmue sur Dreamcast ? OutRun n'est connu que d'une frange de joueurs : ceux ayant vieilli avec le jeu vidéo et gardé quelques souvenirs, et ceux qui cultivent et vénèrent les jeux d'antan comme on sacralise l'enfance disparue. Des gens susceptibles de comprendre et apprécier le genre en voie de disparition que OutRun 2 réveille provisoirement de jolie manière. Pour le grand public, le gameplay apparemment tranquille et long au démarrage du jeu de Sega peut sembler inadéquat. Et il n'aura pas tout à fait tort non plus.

Moralité ? Impossible aussi de ne pas évoquer la jauge de moralité qui décidément, des flingues aux voitures, ne sait plus que mesurer. La faute cette fois aux chroniqueurs du jeu vidéo eux-même puisque, avec les soubresauts mondiaux autrement plus lourds de conséquences, les médias généralistes sont actuellement loin de s'intéresser aux jeux vidéo. Ainsi, la plupart des articles positifs sur BurnOut 3 s'excusent du plaisir pris (Les Inrockuptibles n° 463), notamment en raison de l'amoralité qu'il y a à conduire de la sorte dans le monde réel. Outre qu'on ne croit guère à la conviction d'excuses dressées comme un rempart de principe à un éventuel procès d'intention, elles sont à nos yeux inutiles ici. Le plaisir de destruction de BurnOut est purement mécanique. Il n'y a aucun être humain dans les voitures et sur les routes. Le score ne comptabilise ni des victimes ni des infractions mais des impacts, de la vitesse et de la tôle froissée. Un mixe d'adresse entre jeu de billard, bowling, Super Monkey-ball et F-Zero. On le voudrait, conduire ainsi est impossible. La vitesse est irréaliste, le turbo enflammé une invention de jeux vidéo et les conséquences (destruction massive de la voiture et donc de l'habitacle) bien visibles à l'écran. Les conséquences désastreuses d'une telle conduite sont explicites. Contrairement à d'autres jeux nettement plus discutables, ici on joue avec de la matière, pas des intentions. Quand on pilote sa voiture folle à contre-sens, il s'agit d'habileté, d'adresse, pas d'audace transgressive. En revanche, signalons pour rire et réfléchir, puisque cela ne semble apparemment pas poser de problème aux même chroniqueurs, que sous leurs dehors vaguement bucoliques, les courses d'OutRun 2 sont peut-être moins propres qu'elles ont l'air. Comme BurnOut 3, un choc envoie valser la voiture plusieurs mètres au-dessus du sol avant de la repositionner automatiquement dans la bonne direction, prête à repartir. Mais contrairement à BurnOut, la voiture ne subit aucun dommage physique, les passagers à bord de la décapotable valdinguent avec la voiture comme dans un manège de fête foraine. Et que dire de la passagère à côté du chauffeur ? Plus la conduite est risquée plus elle manifeste son contentement et plus le jeu cumule des points (des c?urs !). Cheveux au vent, elle va jusqu'à brandir son bras à l'extérieur en doublant d'autres automobilistes. Presque un bras d'honneur de défi qui ne manquerait pas, dans le monde réel, de provoquer l'agressivité des autres chauffeurs. Rigolo et tout aussi consternant de mauvais exemple, la même passagère houspille et tape le chauffeur (en pleine course) en cas de virage mal engagé et l'engueule littéralement en cas d'échec à l'arrivée. Et il va de soi qu'une arrivée gagnante se transforme en balade romantique main dans la main.
Du chaos mécanique et nihiliste explicite de BurnOut 3 offrant une catharsis peut-être expiatoire, aux courses faussement décontractées de OutRun 2 où la virilité du joueur est dangereusement titillée par la passagère, faut-il rappeler la différence entre les apparences et le fondement ? 
Enfin, à la question récurrente du OutRun 2 ou BurnOut 3, notre réponse ne peut qu'être : l'un après l'autre. Mais dans le bon sens.

François B. de la Boissière

OutRun 2
1-4 joueurs
Compatible Xbox Live (x8 joueurs)
Image 16/9 : oui 
Son : Dolby Digital 5.1
Disponible uniquement sur Xbox
Environ 60 ?

BurnOut 3 : Take Down
1-2 joueurs
Multijoueur en ligne : oui
Image 16/9 : oui (automatique pendant le jeu)
Son : Dolby Digital 5.1 (Xbox)/ Dolby Surround (PS2)
Disponible sur Xbox et PlayStation 2
Environ 60 ?