Avec la technologie TouchSense annoncée par la société il y a quelques jours, le retour de force passe lui aussi à la nouvelle génération. Problème : procès interminable et amende de 90 millions de dollars oblige, Sony a tout simplement décidé de se passer de manette vibrante, bloquant les fabricants de périphériques et forçant Immersion à courtiser activement le constructeur. Victor Viegas, PDG de la société, a bien voulu revenir pour nous sur les enjeux de l'affaire.

Immersion, société jusque là discrètement spécialisée dans la conception d'interfaces "haptiques" (la science du toucher selon Wikipédia), est propulsée sur le devant de la scène en 2002, lorsqu'elle décide de traîner à la fois Microsoft et Sony devant les tribunaux. La discorde concerne le système de manette à retour de force utilisé par les deux constructeurs, jugé trop proche de ceux brevetés par Immersion. Microsoft pliera un an et demi plus tard ; Sony, de son côté, s'accroche, malgré une décision d'un tribunal de Californie condamnant le géant à payer plus de 90 millions de dollars de dommages et intérêts à Immersion. Appel oblige, l'affaire dure encore aujourd'hui et continue à laisser sa marque sur l'actualité jeu vidéo ; nombreux sont les analystes et commentateurs qui considèrent l'absence de retour de force dans la manette Playstation 3 comme une conséquence directe du procès.

Chez Immersion, en revanche, la vie continue comme si de rien n'était. Il y a une dizaine de jours, la société a elle aussi inauguré sa nouvelle génération en annonçant la seconde version de la technologie de retour de force, surnommée TouchSense. Utilisant un moteur au lieu de deux, le système promet plus de contrôle sur la position et l'intensité de la vibration. Immersion dit ainsi pouvoir aussi bien simuler le ronflement subtil d'un sabre laser que les secousses d'une mitrailleuse, d'un côté de la manette comme de l'autre. Un kit de développement spécifique est même proposé aux développeurs ; c'est du sérieux. Les journalistes ayant pu essayer la technologie, eux, semblent conquis. Tout semble ronronner, donc.

Sauf que Sony ne veut toujours pas entendre parler de retour de force, et encore moins d'Immersion. Depuis l'E3, cette dernière s'est pourtant mise à courtiser sans relâche le constructeur, multipliant les clins d'?il appuyés et les propositions archi-transparentes. Sony a justifié l'absence de vibration dans la manette Playstation 3 en invoquant une incompatibilité avec les systèmes de détection de mouvements ? Dans le communiqué de presse TouchSense, Immersion insiste longuement sur le fait que sa nouvelle technologie s'accommode très bien de modules gyroscopiques. Victor Viegas, le PDG de la société, proposera même explicitement et de nombreuses fois son aide à Sony afin de résoudre ces histoires d'incompatibilité une bonne fois pour toutes. Un comportement étrange qui semble pourtant s'expliquer très simplement. "Si [Sony] abandonnait complètement la technologie de retour de force, alors vraisemblablement les fabricants de périphériques [PS3] suivraient et cela aurait un impact sur nos revenus," a admis Viegas au magazine Next Generation, avant de préciser que la société profite néanmoins de rentrées d'argent supplémentaires dans d'autres secteurs en pleine expansion, comme celui du téléphone mobile ou des simulateurs médicaux. Est-ce qu'Immersion, du coup, aurait besoin de Sony ? Pour le savoir, nous avons envoyé quelques questions à Victor Viegas.




Overgame : Pensez-vous vraiment qu'avec 90 millions de dollars en jeu, Sony pourrait reconsidérer sa position et travailler de nouveau avec Immersion sur la manette de la Playstation 3 ?

Victor Viegas : Le verdict des 82 millions de dollars plus 8.7 millions de dollars d'intérêts concerne des infractions datant d'il y a deux à cinq ans. La Playstation 3 est leur nouvelle plate-forme et celle-ci se doit d'inclure des technologies de nouvelle génération afin de fournir à la communauté des joueurs la meilleure expérience possible. Nous pensons que les joueurs veulent et apprécient le retour de force dans leurs titres, et c'est pourquoi nous offrons à Sony une toute nouvelle technologie allant de pair avec les graphismes haute définition et le son haute fidélité. Nous serions ravis d'avoir l'opportunité de régler nos différends légaux avec Sony et de les aider à implémenter cette nouvelle technologie pour leurs clients.

Malgré l'abandon du retour de force par Sony, les fabricants de périphériques se sont-ils montrés intéressés par la nouvelle technologie TouchSense ?

Bien que ces fabricants se soient effectivement montrés intéressés, ils savent également que Sony doit d'abord intégrer la technologie à l'intérieur de sa console et disposer d'une licence avec Immersion. En effet, la vibration programmée dans le jeu doit être interprétée par des algorithmes de contrôle implémentés dans la machine avant de pouvoir être "jouée" à travers les mécanismes situés dans le périphérique. De plus, Sony n'a pas encore annoncé s'ils autoriseront ou non les fabricants tiers à concevoir leurs propres manettes pour Playstation 3.

La société Immersion a-t-elle besoin de Sony et de la Playstation 3 pour amener cette nouvelle technologie dans les mains des joueurs ?

En plus de la Playstation 3, il y a au moins deux plates-formes tout aussi importantes : la Xbox 360 de Microsoft et Wii de Nintendo. Nous aimerions travailler avec les trois sociétés et offrir notre technologie pour chacune des trois plates-formes.

En guise de règlement pour le procès intenté en 2002, Microsoft avait acquis un certain nombre de parts dans la société Immersion. Quel est désormais la nature de vos relations avec Microsoft ?

Nos relations avec Microsoft sont très bonnes et ils sont actuellement titulaires d'une licence Immersion. Pour autant que nous sachions, cependant, la société ne dispose plus d'actions Immersion.

Est-ce que cette relation ferait de la Xbox 360 une bonne candidate pour intégration future de la nouvelle technologie TouchSense ?

Oui, nous adorerions avoir l'opportunité d'offrir notre nouvelle technologie de retour de force pour la plate-forme Xbox 360.

Avez-vous pu essayer la manette de Wii ? Qu'en avez-vous pensé ?

Je n'ai pas personnellement pu l'essayer mais certains de mes ingénieurs l'ont tenue en mains. Nous n'avons pas encore assez d'informations pour évaluer la technologie de retour de force [utilisée par Wii].

Pensez-vous que les joueurs seront capables d'apprécier les différences "subtiles" introduites par la nouvelle technologie TouchSense ?

Absolument. Les différences ne sont pas subtiles ; elles sont en fait plutôt spectaculaires. La possibilité de créer une large palette d'effets allant du subtil au plus puissant permet de multiples combinaisons. C'est ce qui rend notre technologie très différente et l'expérience de jeu, beaucoup plus réaliste. Les joueurs et les journalistes qui ont pu en faire la démonstration se sont rendus compte à quel point notre technologie était avancée comparée aux implémentations actuelles du retour de force.

Y a-t-il des jeux en développement tirant parti de cette nouvelle technologie ?

Non. La console doit d'abord inclure la nouvelle version du TouchSense avant que les développeurs puissent programmer leurs effets de vibration.

Durant l'E3, Sony nous a expliqué avoir considéré implémenter une fonction de simulation de la force centrifuge dans la manette Playstation 3. Est-ce que ce genre d'effet pourrait être géré par une future version de la technologie TouchSense ?

Immersion a 13 ans d'expérience dans la conception de systèmes haptiques pour l'industrie du jeu vidéo, et la plupart d'entre eux pourraient être utilisés pour simuler ou émuler les effets de la force centrifuge. L'un de nos produits disponibles depuis plus de dix ans, l'Impulse Stick, simule de manière convaincante l'inertie et les forces centrifuges.

Il y a quelques semaines, vous proposiez via une interview publiée chez le magazine Gamasutra d'aider Sony à intégrer la vibration au sein de la manette Playstation 3. Avez-vous eu des discussions avec le constructeur depuis ?

Sony sait que notre offre existe mais ils n'ont pas accepté.



Propos recueillis par Eric Simonovici.