Loin de n'être qu'une simple copie de Zelda – ce qui serait déjà un exploit remarquable – l'ultime sortie du défunt studio Clover génère un émerveillement permanent chez le joueur, à la fois héros, dieu et créateur. Et s'impose, en cela, comme un pur chef d'œuvre.
[Note : il se peut que le texte suivant contienne quelques spoilers. Probablement rien de crucial, mais vous êtes prévenus.]

Bien sûr, tout le monde attendait Okami comme un très bon jeu. Sa sortie au Japon, en avril 2006, avait déjà envoyé des signaux très clairs : avant-premières enthousiastes, note presque parfaite chez Famitsu, comparaisons avec Legend of Zelda, etc. Ce que l'on attendait moins, en revanche, c'est que les aventures du dieu-loup Amaretsu soient aussi bonnes, esquivant adroitement les déceptions que peuvent provoquer ce genre de hype. Résultat : quatre nominations pour les prochains Game Developers Choice Awards incluant meilleur jeu, prix du game design et prix des arts graphiques, une belle revanche après que l'Académie des Sciences et des Arts Interactifs ait complètement boudé le jeu, Capcom n'étant pas inscrit comme membre de l'organisation. Le titre s'est également retrouvé en très bonne place dans beaucoup de classements de fin d'année 2006 (y compris le nôtre).

Rien d'étonnant à cela : Okami a la marque des grands jeux d'aventure / RPG, à savoir que comme dans Oblivion, par exemple, le jeu offre une telle multitude de choses à voir et à faire que la quête principale, au final, semble presque accessoire. "Va récupérer l'Orbe du Dragon !" somme la reine Himoki, visiblement au bord au désespoir. Mais sur le chemin, tel un toutou étourdi ne suivant que son instinct, Amaretsu remarque des portes, des fissures, des cavernes, des temples, ou des personnages en détresse, tous exigeant son attention. Vous aider à faire jaillir cette source d'eau enfouie à vingt mètres sous terre ? Mais bien sûr ! Faire le taxi-nénuphar sur les canaux de la majestueuse cité ? Sans aucune hésitation ! Et puis la nuit tombe, il faut maintenant partir à la chasse des trésors enterrés un peu partout. Un combat plus tard, le dernier de la liste des monstres recherchés est occis. Un rapide détour par la salle du trône et... mince, au fait ! L'Orbe du Dragon !

Si Amaretsu s'évertue tant à plaire et à rendre service, c'est parce qu'en tant que dieu, l'animal tire son pouvoir de la nature et des habitants de Nippon, le pays presque imaginaire où se situe l'action. A la manière d'un Populous ou d'un Black & White, chaque quête accomplie se transforme en points de croyance faisant office de points d'expérience. Mais le véritable dieu n'est pas forcément celui qu'on pense. Amaretsu, au cours de son périple, est souvent qualifié de "toutou" ou de simple loup par les personnages qu'il rencontre. L'animal lui-même semble parfois peu intéressé par les évènements inquiétants qui agitent le pays. Le véritable dieu est en fait celui qui tient les pinceaux, élément fondamental du gameplay. D'un simple appui de bouton sur la manette, le temps se fige et révèle l'univers du jeu pour ce qu'il est : une toile vivante que le joueur, d'un coup de stick, touche et retouche. C'est lui qui fait le jour et la nuit, qui contrôle le vent ou les flots. C'est également lui qui satisfait les prières de ses sujets, qu'il s'agisse de faire apparaître des étoiles filantes, de venir à la rescousse d'un guerrier peu talentueux ou de faire refleurir des cerisiers sacrés. Amaretsu est moins le dieu que son envoyé, l'ange animal chargé d'interagir physiquement avec le monde de Nippon.

Il n'est pas étonnant, donc, que les développeurs aient opté pour un tel style graphique, tout en détours fusain et couleurs aquarelle, au lieu du réalisme pressenti initialement. Au-delà de la simple coquetterie visuelle, cependant, ce choix donne au titre sa cohérence, tout en introduisant une très jolie idée : la peinture, pas comme une pratique visant à capturer le réel pour le figer éternellement mais, au contraire, comme un art vivant, théâtre de tous les imaginaires. Okami peut déjà, sur un plan ludique pur, largement s'enorgueillir d'atteindre l'excellence de Zelda en proposant une aventure riche et passionnante, un univers plein de surprises et d'humour traversé par le souffle dépaysant des mythologies japonaises. Mais si l'élève réussit également l'exploit de dépasser le maître, c'est parce qu'en plus d'en faire un héros aux pouvoirs extraordinaires, les développeurs du défunt Clover Studios ont également fait du joueur un dieu et un créateur (à moins qu'il ne s'agisse de la même chose ?), en émerveillement constant devant les "jaillissements permanents du monde" (comme l'a si bien écrit Bliss) qu'il déclenche et contrôle. Faisant ainsi d'Okami une véritable œuvre d'art, à tous les niveaux.