A l'inverse de tout ce qui se fait actuellement en matière de jeu vidéo, Fumita Ueda, le créateur du titre, est allé à l'essentiel : une quête, seize boss, pas de niveaux à proprement parler. Mais derrière cette structure à la rigueur minimaliste se cache un univers complexe fait de challenges cérébraux passionnants et de troubles émotionnels inattendus, et où la détermination ? du héros comme du joueur ? est mesure de force. Unique.

Fumita Ueda, game designer, directeur artistique et, de manière générale, responsable du projet Shadow of the Colossus, est un homme intransigeant. "Si j'avais pu m'en tirer en travaillant moins, j'aurais saisi l'opportunité," expliquait-il il y a deux semaines au magazine Gamasutra. "Le problème concernait surtout le talent créatif. Je n'arrivais pas à trouver les bonnes personnes, et c'est pourquoi j'ai dû endosser tous ces rôles." Kenji Kaido, son producteur, confirmera, ajoutant que sur 500 candidatures reçues pour le développement de Shadow of the Colossus, dix furent retenues et "seulement une ou deux satisfaisaient les standards de qualité d'Ueda".

Cette rigueur, on la retrouve dans la structure même du jeu, épurée de tout ce qui n'aurait pas servi la vision artistique de son créateur. Au centre, Wander, le héros. Autour de lui, une princesse endormie (l'objectif), seize colosses (les épreuves) et une voix mystérieuse (le maître de jeu). Pas de niveaux à proprement parler, juste des boss à la taille impossible. Et entre les boss, des chevauchées solitaires dans des paysages de paradis perdu sur le dos d'Argo, le compagnon muet.

Les colosses sont aisément la partie la plus spectaculaire ? et intéressante ? de Shadow. Rarement on a eu l'occasion d'observer des créatures aussi gigantesques dans un jeu, sans même parler de la possibilité de les affronter. Par la force des choses, ces combats prennent un tour très cérébral, l'attaque de front étant évidemment vouée à l'échec. Les géants d'Ueda deviennent ainsi de véritables énigmes vivantes dont le joueur doit trouver les points faibles. Ici, il faudra exploiter la curiosité du colosse, ailleurs utiliser l'environnement. Mais toujours explorer et expérimenter, un jeu d'observation passionnant qui trouve sa récompense lorsque Wander parvient enfin à grimper sur son adversaire.

Une fois cette étape atteinte, tout devient alors affaire d'endurance, alors que le colosse n'en plus de se débattre pour déloger l'intrus. La capacité du héros à "tenir" est d'ailleurs mesurée par une jauge ; si cette dernière se vide complètement, Wander doit lâcher prise. Mais derrière les purs mécanismes de gameplay, c'est surtout la détermination que l'on teste. Détermination du héros à tout sacrifier pour l'amour de la beauté endormie et à aller jusqu'au bout de son pari interdit, jusqu'à la séquence finale où, semble-t-il, une dernière chance peut être saisie. Mais aussi détermination du joueur, qui doit apprendre à gérer ses efforts et à faire preuve de patience. Qui doit parfois chercher, tomber et recommencer, et flirter avec les limites de la frustration. Qui doit souvent se battre avec une caméra très flottante, pas très à l'aise dans les passages étroits et vite paniquée dès que le rythme de l'action accélère.

Mais le colosse tombe enfin et les défauts sont oubliés ? pour le moment. La victoire que l'on pensait trouver excitante est, en fait, teintée de tristesse. Ces créatures fantastiques que l'on pensait ennemies sont devenues attachantes. Méritaient-elles leur sort ? Un trouble inhabituel qui confirme la nature unique de Shadow of the Colossus. Tellement unique, en fait, que le titre évoque moins le jeu vidéo que le cinéma. On pense en particulier au Roi et l'Oiseau de Grimault et Prévert, pour la poésie et ce même équilibre délicat entre émerveillement et inquiétude. Mais surtout pour la séquence finale du film, où un autre colosse trône sur les ruines d'une cité détruite, garde désormais éternel d'un bout de nulle part que personne ne réclamera jamais. Seul, toujours.