Par Eric Simonovici le 07.10.2008
A défaut de pouvoir stopper la vente de jeux d'occasion, développeurs et éditeurs tentent d'enrayer le phénomène : codes à utilisation unique, contenu supplémentaire, chantage aux Gamerpoints… Tout pour valoriser le neuf et inciter les joueurs à s'accrocher à leur CD.
Il y a quelques jours, Gamepro révélait ainsi que le prochain Gears of War 2 serait livré avec un code à utilisation unique permettant le téléchargement gratuit du Flashback Map Pack, lequel contiendra des remakes de cinq des niveaux multijoueurs les plus populaires de la première version. De plus, les personnes achetant leur copie à minuit le soir de la sortie se verront offrir une arme exclusive, version dorée du fusil Hammerburst utilisé par les Locust. Aucun de ces éléments ne sera proposé plus tard à la vente via le Marketplace selon Microsoft, et même si Epic voit dans l'opération une manière de "récompenser [ses] fans les plus dévoués", l'objectif est clair : encourager les joueurs à opter pour le neuf au lieu d'attendre l'arrivée du titre sur le marché de l'occasion. Epic n'est d'ailleurs pas le seul à avoir recours à ce procédé : Shacknews rappelle que Rock Band 2 contient lui aussi un code permettant de télécharger gratuitement (mais là encore, une seule et unique fois) vingt morceaux supplémentaires. Même chose pour les mises à jour statistiques de NBA Live 09, qui elles aussi nécessitent l'entrée d'un code fourni dans le manuel ; une fois celui-ci utilisé, les joueurs doivent débourser 20 dollars pour avoir accès à cette fonctionnalité. "Ces données ont beaucoup de valeur, et nous ne les avons pas obtenues gratuitement, expliquait l'un des responsables communauté d'Electronic Arts sur les forums du site Operation Sports. Si vous n'achetez pas le jeu neuf, alors vous devrez payer [pour y avoir accès]."

Au cœur du débat, donc, on retrouve encore et toujours le jeu vidéo d'occasion, bête noire des développeurs et des éditeurs depuis plusieurs années déjà : non seulement ces derniers ne touchent pas un centime sur la revente (voire les reventes) d'un titre, cette forme de troc est fréquemment accusée de cannibaliser la demande en jeux neufs, principale source de revenus pour les créateurs. Le phénomène agace d'autant plus que ce marché parallèle est juteux : selon les derniers résultats trimestriels du poids lourd américain Gamestop (qui vient d'ailleurs de racheter la marque française Micromania), près de 50% des profits de la chaîne ont été réalisés grâce à l'occasion. Une tendance qui semble clairement destinée à s'amplifier : d'après le PDG du groupe, le contexte économique actuel pousserait "naturellement" les consommateurs à l'échange et à la revente.

Les développeurs, parallèlement, n'ont jamais été aussi vocaux que ces dernières semaines. Marty O'Donnell, de Bungie, estimait il y a quelques jours "important" l'impact de l'occasion sur les ventes de Halo 3, même si son inquiétude concernait plutôt le retour sur investissement des "petits projets" que son propre blockbuster. David Braben (Frontier Developments, créateurs de Lost Winds) et Andrew Eades (Relentless Software, co-créateurs de la série Buzz!) se sont montrés eux en faveur d'un "vrai système de location" pour solutionner le "problème", même si le second reconnaît une part de responsabilité à l'industrie elle-même. "Les gens ont l'impression d'avoir un filet de sauvetage car si jamais ils ne sont pas satisfaits d'un jeu ou s'il est buggé, ils peuvent le revendre et racheter autre chose – les joueurs apprécient ce service et c'est l'une des raisons pour lesquelles il existe, concédait Eades il y a peu. Si nous arrêtions de vendre des jeux médiocres, nous n'aurions pas à faire face à un tel problème". Fin août, un haut-responsable d'Electronic Arts Europe qualifiait lui la situation de "critique" et suggérait la nécessité d'introduire une vraie différence qualitative entre neuf et occasion. "La revente de jeux vidéo n'est pas comparable à d'autres types de marchés d'occasion tels que la voiture, les vêtements ou les livres, des biens physiques qui s'abîment et dont la qualité devient inférieure avec le temps", estimait-il.

Sitôt dit, sitôt fait ; en imposant l'utilisation d'un code valable une seule fois pour accéder à certains éléments du jeu, lesquels se retrouvent du coup associés à un compte utilisateur unique, Epic et les autres accouchent d'un mécanisme dégradant effectivement l'expérience en cas de revente : inférieure à l'originale, la version d'occasion offre alors moins de contenu et/ou moins de fonctionnalités. Mais le plus logique – et le moins pénalisant – est peut-être tout simplement d'offrir aux joueurs de bonnes raisons de s'accrocher à leur CD, minimisant le nombre de copies circulant sur le marché de l'occasion et, du coup, le manque à gagner. A ce petit jeu, certains s'en sortent plutôt bien : Burnout Paradise, du studio Criterion, a déjà bénéficié de trois mises à jour gratuites depuis sa sortie en début d'année, deux d'entre elles ajoutant de nouveaux modes ou des véhicules supplémentaires. D'autres s'en sortent… un peu moins bien. Ubi Soft et Gearbox ont ainsi choisi de garder une partie des 1000 Gamerpoints alloués par la version Xbox 360 du récent Brothers in Arms : Hell's Highway en otage : 100 d'entre eux ne se débloquent que si le joueur s'est connecté au Xbox Live tous les jours pendant 100 jours (la période durant laquelle un titre réalise la très grande majorité de ses ventes) tandis que 50 autres ne seront accordés que le 17 septembre prochain, soit dans un an. Une tactique un peu cheap qui, sans surprise, n'est pas du goût de tout le monde. "Soudoyer les joueurs avec des Gamerpoints est une pratique douteuse qui, on l'espère, ne sera pas copiée par d'autres développeurs", juge le site Chewing Pixels.


[Image de une : une enseigne de la marque Gamestop]