Pour son premier titre commercial, un fils de Mizuguchi et du shoot'em up doujin offre une fusion totale entre jeu vidéo et indie rock, un challenge pour les fans et une partition de gameplay dont les nuances se révèlent à chaque "écoute" successive. Hypnotisant.
Parler d'Everyday Shooter, c'est d'abord parler de Jonathan Mak, créateur canadien du titre et prototype même du développeur génialement barré. Quand il ne disserte pas sur la structure cachée du paysage sonore de la vie de tous les jours, il s'invite sur le blog officiel Playstation et y balance ses photos les plus incongrues, entre une déclaration du vice-président des ventes et la sempiternelle mise à jour hebdomadaire du Playstation Network. Un lit défait, une PS3 branchée sur une télé minuscule, un paquet de purée surgelée. On y apprend que les amis développeurs de Mak se balancent du sang de cochon à la figure ou que le code du jeu ne contient ni 4 et ni 5 parce que ces chiffres portent malheur. Farouchement marginal, gentiment cintré et, donc, éminemment sympathique.

Mais parler d'Everyday Shooter, c'est forcément parler de Mizuguchi, créateur de classiques du jeu musical tels que Rez ou Lumines. Mak ne s'en cache pas : le grand maître de la synesthésie lui a inspiré son concept et durant les premières minutes de jeu, il est tentant de ne voir en celui-ci qu'un hommage appliqué mais finalement un peu dispensable. Mélange de Geometry Wars (pour l'utilisation des deux sticks analogiques) et d'Every Extend (pour l'importance des combos) à la sauce indie rock, le titre, comme chez Mizuguchi, pose les bases d'une mélodie simple que divers évènements vont compléter : l'élimination d'ennemis, la récupération de pastilles bonus ou l'apparition d'un boss déclenchent riffs et accords de guitare, formant une texture sonore délicate, proche de l'improvisation post-rock mais toujours cohérente.

La spécificité du titre réside en fait dans un très fort désir, peut-être encore plus fort que chez Mizuguchi, de construire le jeu autour de la musique, la laissant dicter jusqu'aux aspects les plus élémentaires du game design. Mak voulait ainsi que son jeu soit conçu comme un album et que chaque niveau s'apparente à un morceau, tous différents les uns des autres mais tous traversés par le même esprit. Concrètement, le système de combos de chaque niveau d'Everyday Shooter est ainsi régi par des règles propres, que le joueur devra découvrir lui-même puisqu'aucune indication particulière (sauf pour le tout premier "morceau") n'est fournie. Les vagues d'adversaires et les séquences, elles, épousent la mélodie et la structure familière couplets-refrain. Enfin chaque niveau s'étend sur une durée fixe, le temps du morceau, ni plus ni moins, avant d'opérer un élégant fondu visuel et sonore et de passer au suivant.

Everyday Shooter fait donc autant appel à l'action qu'à l'observation, un drôle de mélange actif / passif qui commence par dérouter, comme si le jeu coulait entre les doigts sans qu'on ait vraiment l'impression de pouvoir le retenir. Mais comme les meilleurs albums musicaux, le titre se laisse également découvrir. A force d'étude attentive et d'expérimentations, de nouveaux moyens d'augmenter ses scores se révèlent, tout comme les écoutes répétées d'un même morceau finissent par laisser entendre des nuances insoupçonnées, des arrangements subtils passés inaperçus jusque là. Et qu'on ne s'y trompe pas : avec un nombre d'ennemis et de projectiles à l'écran frisant parfois la frénésie, Everyday Shooter s'adresse plus aux purs fans de shoot'em up qu'aux adeptes de la méditation interactive façon flOw. Belle réussite pour le canadien, donc : partant d'un concept à priori bien balisé et à la parenté clairement définie, le créateur propose un shoot excellent qui, de plus, révèle au final un objet interactif unique, une partition de gameplay que le joueur va enrichir via ses actions. Là où d'autres offrent de jouer avec la musique ou autour de la musique, Jonathan Mak, en somme, propose avant tout d'écouter du jeu.

Everyday Shooter est disponible à partir d'aujourd'hui sur le Playstation Network européen.