Le rendez-vous annuel de l'E3, pour beaucoup, ressemble à l'histoire proverbiale du petit garçon dans la confiserie : tous les jeux, tous les constructeurs et tous les éditeurs sont présents, trois jours pour faire le plein d'informations, de photos d'écran et de porte-clés Dragon Quest. Pour un journaliste, en revanche, c'est trois jours de stress et de toutes petites heures de sommeil, une course effrénée pour péniblement couvrir un quart de ce que le salon a à offrir. Et pour les éditeurs, c'est un gouffre financier dont l'appétit ne cesse d'augmenter année après année. "Les coûts [associés à l'évènement] sont devenus exorbitants, confiait l'une des sources du magazine MCV vendredi dernier. Certains d'entre nous dépassent les dix millions de dollars. Mais il ne s'agit pas que d'espace bien sûr ? c'est la construction du stand, les soirées, l'hôtel, les billets d'avion. La sécurité, en particulier, coûte désormais très cher."
On n'a donc été qu'à moitié surpris dans la journée de dimanche d'apprendre que les jours de l'E3 ? dans sa forme actuelle en tous cas ? étaient comptés. C'est l'E3, quoi ! Le plus grand salon mondial consacré au jeu vidéo ! Clairement, un tel monument ne peut pas disparaître du jour au lendemain. D'un autre côté, un salon, aussi important qu'il soit, n'est rien sans le support des exposants. Et il a apparemment suffit que les plus influents d'entre eux (Microsoft, Sony et Electronic Arts, selon les informations du magazine Gamespot) tapent du poing sur la table pour provoquer une remise en question majeure de l'évènement. En l'occurrence, même si aucun officiel n'a daigné confirmer publiquement le fait, beaucoup d'insiders s'accordent à dire que l'E3 était devenu un cirque, une foire monstrueuse n'offrant aux éditeurs que de maigres bénéfices (en termes de couverture presse, s'entend) par rapport aux coûts. Trop d'exposants, trop d'annonces et trop de produits présentés ont forcé les journalistes (surtout dans la presse généraliste) à ne couvrir que les plus importants, laissant tout le reste dans l'ombre. Trop de public a également fini par mener à des situations absurdes : trois heures d'attente pour pénétrer sur le stand Wii dans un salon soi-disant réservé aux professionnels et aux journalistes, par exemple. Ou encore, le phénomène que le magazine Ars Technica qualifie de "show à l'intérieur du show" : le vrai évènement n'était plus dans les allées et sur les stands, là où il devrait logiquement être, mais dans les salons privés, accessibles uniquement sur rendez-vous et/ou sur invitation. Plus le salon devenait populaire, plus il se repliait sur lui-même.
Après un dimanche entier de spéculation, l'ESA, la société organisatrice, a donc annoncé hier des changements draconiens. Terminées les frasques et la folie des grandeurs : l'E3 2007, qui a d'ailleurs été rebaptisé "E3 Media Festival", est voulu plus "intime", centré autour de "petits évènements" avec la presse, la distribution et les studios de développement. L'organisation vise ainsi un public de 5.000 professionnels, très en dessous, donc, des 60.000 personnes présentes en mai dernier. Par ailleurs, Gamespot a confirmé que le salon se déroulerait désormais en juillet, vraisemblablement afin que les éditeurs puissent présenter des versions plus abouties de leurs titres de fin d'année. Le traditionnel Convention Center est également abandonné au profit de salles de conférences d'hôtels, mais le plan "actuel" semble être de rester à Los Angeles. Et pour cause : l'affluence causée par l'E3 rapporterait à la ville entre 50 et 70 millions de dollars. Elle a donc beaucoup à perdre de cette réduction dramatique d'envergure. "Je serais surpris que [les officiels de Los Angeles] prennent la nouvelle calmement, a confirmé un avocat au magazine Gamespot. Je suis sûr qu'ils vont réexaminer attentivement leurs droits contractuels et tenter de les défendre." Enfin l'ESA souligne l'importance grandissante de salons périphériques tels que la Games Convention de Leipzig, le Tokyo Games Show ou les évènements spécifiques mono-éditeur tels que le X06 de Microsoft. "Il n'est pas efficace et plus nécessaire de se reposer sur un seul 'mega-show'", explique Douglas Lowenstein, président de l'ESA.
Il a raison. Plutôt que risquer l'embouteillage au mois de mai, il est plus logique de mieux répartir les annonces et les informations sur toute l'année, laissant ainsi sa chance à chacune d'entre elles. Les éditeurs ont également tout à gagner en organisant leurs propres évènements : seuls leurs propres titres sont mis en valeur. La disparition de l'E3 tel qu'on l'a toujours connu soulève cependant quelques questions. Comment les indépendants et les petits studios se feront-ils désormais entendre sans un grand évènement global ? Les magazines et les sites aux moyens plus modestes pourront-ils multiplier les déplacements ? Lowenstein promet plus de détails sur le nouvel E3 dans les prochains mois. Reste que pour beaucoup, la fin du "Disneyland du jeu vidéo" est source de regrets teintés de nostalgie. "C'est triste, se lamente un joueur sur les forums du site Kotaku. C'est un peu comme si Noël disparaissait."
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